Souvenirs par Jean-Jacques Dujardin: Le cinéma

Témoignages

Nous sommes à Tamatave en mars 1966. C’est la saison de la mousson et la pluie tombe en continu. Cela ne nous empêche pas d’être à la première permission de 13h30. Sur le quai, il n’y a pas grand monde. Seuls quelques taxis, en piteux état, attendent les marins qui ne craignent pas l’eau. Nous en prenons un qui nous dépose près de la mairie, sur une place à l’entretien douteux. La pluie tombe de plus belle. Les bâtisses sont recouvertes de vieilles tôles rouillées et rapiécées, le ciment des murs se décolle et les quelques maisons peintes le sont depuis si longtemps qu’il est impossible d’imaginer les teintes d’origine. L’eau qui dévale des toits sans gouttière a fini par creuser de profonds sillons sur les trottoirs en terre battue. L’état des rues est tel que les quelques véhicules qui circulent envoient régulièrement des gerbes d’eau rougeâtre vers nos pantalons blancs. Les piétons qui bravent les intempéries sont armés de vieux parapluies rafistolés, aux baleines manquantes.

Une heure plus tard, nous sommes lassés de nous promener sous cette pluie battante qui a souillé nos chaussures et nos pantalons. Par chance, nous trouvons un cinéma, sans enseigne, et nous nous y engouffrons. C’est une sorte de grand hangar métallique avec, en guise de hall d’accueil, une cabane en bois. Une Malgache, tout sourire déployé, est assise près de la porte d’entrée, devant une vieille table de bois dont un des pieds est calé avec un morceau d’affiche soigneusement plié.

Munis de nos tickets, nous entrons dans ce hangar sans décor, garni de vieux sièges métalliques pliants qui couinent dès qu’on s’assoit ou qu’on change de position. Il règne à l’intérieur de ce bâtiment une odeur de renfermé et d’humidité qui ne semble pas gêner les spectateurs qui arrivent par grappes. Pendant la projection du film sur les Beatles, l’ambiance dans la salle est tout à fait surprenante. Les spectateurs gesticulent, rient bruyamment, commentent les images sautillantes, tapent dans leurs mains pour accompagner la musique et anticipent fortement la suite des événements. Si on ajoute à cela la fumée des cigarettes, les pleurs des bébés, le chahut des enfants qui courent dans la travée centrale, le ronronnement de l’appareil de projection d’un autre âge et les trous dans la toiture qui laissent passer la pluie, on peut facilement imaginer la qualité du spectacle offert. Que dire quand, en milieu de projection, le film casse et que seules quatre ampoules tentent d’éclairer la salle ? Les sifflements redoublent et les commentaires, que nous ne comprenons pas forcément, font rire les spectateurs. En fait, le spectacle qui nous est offert est plus surprenant dans la salle que sur l’écran. Nous sommes étonnés par la décontraction, la désinvolture mais surtout la joie de vivre qui se dégage de ce public pas bien riche. Nous pensons alors que, pour les Malgaches, ce cinéma est d’abord un formidable passe-temps et un important lieu de rencontre où, accessoirement, on peut visionner un film.