Souvenirs par Gaston NIARD : Le matelot toréador

Témoignages

5 heures 30. La Jeanne s’éveillait dans le port de Pointe-à-Pitre. Le café bouillant passait des bidons dans les quarts. Les machines ronronnaient en donnant la tremblote à tout le bord. Le vent avait peine à moirer l’eau calme et les cocotiers périssaient d’ennui. Au large une fumée se dressait. Sur la passerelle, les timoniers armés de jumelles scrutaient le navire qui s’avançait. Et bientôt, le navire en question se révéla être un mouille-fesses chargés de bœufs sur pied.

Depuis des semaines, la viande se faisait rare à la Pointe, tant pour les marins que pour la population civile. C’était donc une aubaine en perspective.

Le pilote prit en charge le rafiot et l’amena à quai.

Notre bonne Jeanne était à quai, perpendiculairement à celui-ci, plage arrière et coupée dans l’axe, accédant directement au terre-plein.

Le mouille-fesses et son chargement voisinaient à quelque distance. Une passerelle hâtivement jetée assurait la liaison avec la terre ferme.

Une population bigarrée et grouillante flânait dans l’enceinte réservée habituellement à la Transat. Hommes, femmes, enfants, chiens errants s’apprêtaient à jauger la grosseur des bœufs et voyaient déjà le filet mignon en « canari là ». Seul le canonnier Diran, factionnaire, demeurait impassible sous le soleil. Ceinturon et guêtres bien en place, jugulaire au menton, mousqueton, baïonnette au canon, il arpentait le quai. Dix pas dans un sens, dix pas dans l’autre, indifférent semble-t-il à la foule et au spectacle.

Les malheureux ruminants, hâlés par les cornes, poussés par l’arrière-train, franchissaient la passerelle qui les menait vers leur destin. Tout ceci à grand renfort de rugissements, de cris, d’exclamations, de gestes et de sueur.

Soudain, un animal encorné qui avait sans doute mal supporté le voyage, excité aussi peut-être par les senteurs de rhum que distillait nuit et jour la distillerie Darboussier, échappa aux hommes qui le guidaient.

Le naseau fumant, écumant de force longtemps contenue, le sabot rageur, le fauve se révélait et fonçait, droit devant, sur tout ce qui bougeait. Le premier bœuf à réaction faisait son apparition dans le monde.

Partout ce n’étaient que cris, hurlements, jurons, invectives, sauve qui peut. Une bordée de doudous escortées de rejetons piaillant prit d’assaut la plage arrière de la Jeanne et s’y réfugia. Des courageux se retrouvaient soudain au faîte d’un cocotier, d’autres se piquaient les fesses en franchissant les grilles hérissées côté rue.

Et le bœuf, ivre de liberté, poursuivait son numéro. Brutalement, de la plus grande vitesse, il passait à la seconde et freinait des quatre sabots. Un souffle bruyant s’exhalait de ses naseaux, une lueur homicide barrait ses yeux de bovidé. D’un coup de langue, il happa une touffe d’herbe perdue en ce lieu. La partie semblait gagnée mais immédiatement l’amok le reprenait. Chargeant à hue, chargeant à dia, il galopait de plus belle. L’arène était déserte…

Le matelot Diran n’avait pas bronché. Soudain, le bœuf se rua sur lui. D’un mouvement preste et tournant, le matelot saisit son mousqueton par le canon et asséna un coup de crosse magistral sur le mufle du bovin qui stoppa de stupéfaction, vaincu par tant d’audace. C’en était fini. L’animal enfin maté, immédiatement saisi, partit vers l’abattoir.

Le matelot Diran, imperturbable, reprit sa faction comme si de rien n’était. La foule, libérée de son angoisse respirait à nouveau.

L’aumônier, qui se disposait à rentrer à bord au début de l’action, avait dû se réfugier dans un escalier de pierre menant à la mer. Il semblait subjugué par ce qu’il avait vu. Retroussant sa soutane blanche pour ne pas s’empêtrer les jambes dedans, il franchit rapidement la coupée, se précipita au bureau militaire (tranche J) et rédigea sur le champ un rapport à l’adresse de l’amiral commandant le bâtiment. Cet écrit relatait la conduite particulièrement digne d’éloges du matelot canonnier Diran. Il fallait absolument le récompenser. Le livret matricule de Diran rejoignit bientôt l’aumônier chez l’amiral. Instruction 4 : mentions « sachant nager », « bon canonnier », « ne perdant jamais de gargousses ». Hélas, de nombreux points rouges émaillaient copieusement les pages réservées à l’enregistrement des punitions.

« Diable, diable ! » pensa l’amiral. Bref, le matelot canonnier Diran ne fut jamais décoré.

A quelque temps de là, le gouverneur de la Guadeloupe était à bord. L’amiral fit appeler Diran qui eut droit à deux poignées de mains bien franches, bien cordiales, une coupe de champagne et 200 F de gratification. Nanti de ce pactole, Diran recula, salua dignement et, le soir même, descendit à terre.

A son retour, il se faisait « épingler » à la coupée pour « retard à rentrée de terre et ivresse.