Souvenirs par Jean-Michel VIVIANI : Des craintes

Témoignages

Début décembre 1972. Nous étions en escale à Buenos Aires (bon air en espagnol) pour 7 jours ce qui laissait, malgré les inévitables service à bord, du temps pour visiter la capitale de l’Argentine. Malgré cette possibilité, je n’avais rien prévu et me trouvais donc disponible à toutes propositions de sorties des copains.

Durant les escales de la Jeanne, il était habituel que des particuliers viennent à bord pour inviter un ou plusieurs marins à venir chez eux. Les Midships étaient souvent sollicités et étaient donc les premiers à pouvoir profiter de ces offres souvent avantageuses. Pourtant, durant cette escale, une demande ne rencontra pas de succès auprès des élèves officiers, ce qui justifia une diffusion générale réclamant un volontaire pour une invitation dans une famille française. Étant tout à fait libre, dès l’appel lancé, je me rendis au BSI pour me porter volontaire. L’affaire fut vite conclue et je reçus l’accord pour me rendre à l’invitation dont j’ignorais tout.

L’arrivée du couple me fut signalée et, après avoir revêtu ma plus belle tenue, je descendis la coupée pour rejoindre mes hôtes. Je fis ainsi la connaissance d’un monsieur d’une quarantaine d’années accompagné de sa femme, certainement du même âge mais qui en paraissait moins. En clair, c’était une belle femme. Sur le quai, j’appris que le couple m’invitait pour 4 jours, ce qui était bien trop long au vu des services qui m’attendaient. Sur insistance du monsieur, je remontai à bord de la Jeanne afin de voir si la proposition de ces gens pouvait être acceptée par mes supérieurs. Le monsieur donna au bidel toutes les garanties, précisant notamment qu’il était mandaté par l’Alliance Française de Buenos Aires pour inviter un marin de la Jeanne. Avec un tel argument et l’assurance que je serai de retour au jour et à l’heure imposés, l’autorisation de la longue découchée fut donnée par le capitaine d’armes qui me recommanda quand même de bien me tenir ! Comme si ?

Je montai à l’arrière d’un gros véhicule 4/4 de type Dodge et nous quittâmes le quai où la Jeanne allait devoir se passer de moi durant 4 jours.

Sortis de la zone portuaire, nous roulâmes un bon moment à tel point que, 30 minutes après avoir quitté le quai et avoir largement laissé derrière nous la grosse agglomération, je commençai à me demander où nous allions et surtout pourquoi cela me semblait si long. Pendant que la voiture roulait, l‘homme et sa femme me parlaient de la Jeanne et me posaient des questions sur les trois escales déjà effectuées sans oublier les nombreuses escales qu’il me restait à accomplir avant de rejoindre la France. Au bout d’une heure de route, j’osai demander au couple où nous allions car plus les kilomètres s‘égrenaient et plus je ressentais désagréablement l’éloignement de mon bateau.

– Nous allons dans notre propriété comme nous l’avons signalé à votre chef, me répondit la dame.

Je n’insistai pas. A vrai dire, c’était ma position de «solitaire» loin de mon bateau qui me faisait avoir quelques craintes. Je savais par expérience que certaines invitations pouvaient présenter des déroulements inattendus. Évidemment, si j’avais eu un autre camarade avec moi, mon interrogation aurait pu être partagée mais, dans le cas présent, j’étais seul avec un couple, certes de Français, mais quand même totalement inconnus et ma méfiance grandissait avec l’éloignement. Nous avancions toujours et nous roulions maintenant dans la pampa sur une route mi goudronnée, mi en terre battue. Enfin, après approximativement 150 km et 2 heures 30 de route, nous passâmes une large clôture ouverte et l’homme me dit : Nous voilà chez nous !

Je regardais par la vitre mais, hormis des champs à perte de vue, je ne voyais aucune habitation. La voiture roula encore une bonne dizaine de kilomètres dans la poussière avant qu’enfin j’aperçoive au loin une grande bâtisse qui était en réalité un ranch. Le couple semblait posséder un immense territoire se mesurant en km².

Le ranch était vaste et la surface habitable semblait sans fin. Quel changement avec l’exiguïté de la Jeanne !

Bien que l’accueil du couple fût en tout point exemplaire, je n’étais pas à mon aise. Tout était trop sympa, trop grand, trop loin, trop bien ! Une stupide inquiétude persistait et une question me traversa l’esprit : et s‘il m’arrivait quelque chose, comment cela pourrait-il être réglé ? L’éloignement de la Jeanne me semblait être devenu un énorme problème.

Mon inquiétude dut se voir car la dame me demanda : «Vous allez bien ?» Ma réponse tout en retenue interpella le couple qui crut certainement que je craignais de m’ennuyer dans cet univers immense et presque sans fin. Aussi, pour résoudre un éventuel problème, le mari n’hésita pas à me proposer une rencontre féminine. Ce qui devait être un moyen de me rassurer me bloqua davantage. J’eus la sensation d’être tombé dans un endroit équivoque et, ne souhaitant pas m’aventurer, je refusai avec la plus grande politesse. Le couple n’insista pas.

Le lendemain, après un copieux repas et une bonne nuit, j’avais retrouvé une certaine sérénité, surtout après avoir accompagné le propriétaire et ses boys dans son immense territoire peuplé de milliers de bovins élevés pour la viande. Contrairement à mes absurdes craintes, l’accueil de mes hôtes fut exemplaire car ils n’hésitèrent pas à me faire visiter leur vaste région tout en alliant bonne nourriture, bon couchage et belle amitié.

Le retour se fit comme cela avait été programmé et, bien que ce séjour se fût déroulé sans encombre, je fus heureux de voir apparaître au loin le mât de «ma» Jeanne. Je retrouvais mes repères familiers. Avec le recul, je me suis dit « Quel con j’avais été avec mes craintes !» et j’eus bien des remords d’avoir émis tant de réserves sur les motivations de mes hôtes.