Souvenirs par Dominique CHIAPPINI : campagne 1969/1970 Abidjan

Témoignages

Au poste de manœuvre, j’étais sur la plage AV. Comme chacun sait, sous les ordres du maître bosco, avec toute l’équipe mais surtout tous en même temps, j’avais pour seule tâche de tirer sur les aussières.

Étant promu depuis peu quartier maître de 1ère classe, j’avais en plus une nouvelle responsabilité importante, la suite de mon récit le confirmera : l’installation et la mise en œuvre ponctuelle sur la plage AV, des canons de salut.

En escale, ma récente promotion me donnait aussi le privilège de passer l’inspection des permissionnaires (en tenue à cette époque) dans le rang dissocié des choufs, mais surtout de pouvoir mettre des chaussures civiles, sous la réserve exclusive qu’elles soient de style classique et noires. Là s’arrêtaient mes nouveaux privilèges, je nettoyais toujours le pont au balai brosse et au savon noir, ce qui m’a été plus tard fort utile pour nettoyer la terrasse de ma maison et d’en limiter la superficie lors de sa construction…

Abidjan, accostage de la Jeanne le matin du 21 novembre 1969. La manœuvre plage AV se passait tout à fait normalement. C’était ma deuxième campagne et après deux années d’affectation sur un escorteur rapide, c’était devenu de la routine. Mais alors que le poste de manœuvre était semble-t-il terminé, je constatai qu’il n’y avait pas eu de diffusion « fin du poste de manœuvre » et j’observais depuis la plage AV, chose inhabituelle, qu’il n’y avait peu de mouvement de personnes sur les deux coupées.

Cette situation durait depuis un petit moment, quand, sans aucune autre information hiérarchique, j’appris par radio-coursives : l’Ambassadeur de France est au pied de la coupée et il refuse de monter à bord tant qu’il n’a pas été salué par les «canons de salut». Ces dits « canons » dont j’avais la responsabilité, n’avaient pas été installés pour l’arrivée à Abidjan. Le temps s’écoulait, les canons de salut stockés en soute n’étaient toujours pas visibles sur la plage AV, ce que percevait très bien de la passerelle l’officier de quart (le LV des Boscos), qui se mit à hurler soudainement depuis les ailerons extérieurs de la passerelle navigation et de façon répétée, « envoyez le salut !», « envoyez le salut !», « envoyez le salut !»…

J’étais vraiment très surpris, car pendant mes quatre précédentes années, je n’avais jamais subi, ni assisté à de telles vociférations venant d’un officier. J’étais tellement exaspéré par un tel comportement insistant et surtout inutile, que pendant quelques secondes, j’avais même eu la mauvaise pensée de lui envoyer un coup de fusil lance amarres… pour le faire taire. Heureusement, les canons de salut sont arrivés et nous les avons rapidement mis en place. Une fois achevés les 17 claquements secs de poudre noire et leurs belles volutes de fumée, ce fut un grand ouf de soulagement. Mais à cet instant j’ai pensé, je vais être « célèbre » pour le reste de la campagne, ma carrière est « brisée », le Commandant en sera obligatoirement informé, un tel incident ne peut s’arrêter au niveau de mon capitaine de compagnie ou même du CSI. Je ne peux craindre que le pire, et vraisemblablement envisager d’observer dans un premier temps, avec une paire de jumelles en bois, Cocody et son célèbre gentleman, et peut-être même les prochaines escales africaines.

Quel a été le dénouement de cet incident « diplomatique » ? Je dois bien l’avouer, ce jour-là j’ai bien eu la peur de ma (courte) vie maritime. Je n’étais pourtant pas responsable de cette situation, la feuille de service ne prévoyait pas le salut. Constat stupéfiant les jours suivants, je n’ai plus jamais entendu parler de cet incident, y compris pendant tout le reste de la campagne.

Au cours de cette escale d’Abidjan, il y a eu aussi une innovation, non renouvelée aux escales suivantes, et par ailleurs totalement impensable pour l’époque. La soirée de gala à l’Ambassade de France était accessible à un certain nombre de marins, dont je faisais partie, par simple inscription, naturellement comme invité ! (rien à voir avec la corvée de cocktail sous le velum, pour les punis). Mon escale se terminait finalement bien, je garde encore aujourd’hui un excellent souvenir de cette soirée brillante, smokings et robes longues, estimée par certains d’entre nous, trop mondaine. A priori, cette innovation n’avait aucun lien avec le manquement au protocole le jour de notre arrivée…

En 1969, je savais que le commandant de la « Jeanne d’Arc» avait été un jeune officier pendant la guerre, et qu’il était devenu l’aide de camp du général de Gaulle pendant ses 10 ans au pouvoir. Par contre, je ne connaissais pas le nom (célèbre) de l’Ambassadeur de France à Abidjan et ne savais pas plus qu’il était lui aussi un ancien marin de la dernière guerre, et par ailleurs le petit-fils du grand ministre de la Marine d’avant 1933.

Dix-sept ans après avoir quitté la marine, l’épilogue de ma mauvaise aventure était presque arrivé. En 1986 j’achetai un livre sur Darlan, nouvellement édité par Plon, écrit comme par hasard en commun par l’ex- ambassadeur de France en Côte d’Ivoire et l’ex-commandant de la « Jeanne d’Arc». Donc en 1969 ces deux auteurs historiens se connaissaient vraisemblablement déjà bien. Cette supposition pouvait être de plus confirmée, puisqu’à cette époque à l’Élysée, l’aide de camp introduisait dans le bureau du Général toutes les personnalités, y compris un ancien marin devenu Ambassadeur…

En conclusion, cet incident diplomatique était-il finalement dû à une farce d’un ancien camarade de guerre ou éventuellement à un réel dysfonctionnement des services du protocole de l’ambassade ou de la Jeanne d’Arc ?

Peut-être qu’une réponse pourrait être encore apportée aujourd’hui 49 ans après, en consultant aux archives de la marine le journal de bord du 21 novembre 1969, ou par l’ex-commandant de la «Jeanne d’arc», actuellement en bonne santé, qui je l’espère pourra fêter ses 98 ans cette année.

En 2010 dans son livre « Les 45 campagnes de la Jeanne d’Arc » Antoine Morcello nous confirme seulement: … Abidjan, il y a tellement d’autorités à saluer que le stock vient à tomber à un niveau insuffisant pour terminer la campagne…

Finalement cela a été pour moi beaucoup d’inquiétude, pour quelques coups de canon avec long feu, j’aurais peut-être pu faire une brillante carrière dans la Marine, si la poudre noire n’avait pas été un peu humide !

Question :

A notre époque, même sur les navires toujours équipés de hamacs, pourquoi ne disait-on plus « Branle-bas de combat » mais seulement « poste de combat » ?