Souvenir par Henri SAR : Visite à Kyoto

Témoignages

C’était le 5 février 1966. La Jeanne d’Arc faisait escale à Kobe. Une excursion pour visiter les temples et la ville de Kyoto fut proposée et je m’y inscrivis avec un copain de la Sécu, Legrand.

Trois petits autocars vinrent nous chercher sur le quai. Les officiers-élèves et les marins furent orientés vers les véhicules. Nous fûmes une quinzaine à embarquer dans un petit car rouge.

Notre guide était une jeune Japonaise en uniforme strict. Ses cheveux étaient soigneusement peignés en arrière et dissimulés sous un genre de calot. A notre montée dans le bus, elle nous accueillit par de nombreuses courbettes. Micro à la main, elle se présenta :

– Kon ichi-wa! Watashi-wa Meichiko-san! Bonn’djoul, djeu m’appel’lé Meichiko !

Elle nous souhaita la bienvenue, nous annonça que le trajet vers Kyoto durerait une heure et demie. Elle nous proposa ensuite des rafraîchissements ou du thé pour nous désaltérer. Elle parlait un peu le français, mais surtout l’anglais.

Avec mon copain, j’étais assis sur le premier siège derrière le chauffeur. Meichiko vint s’asseoir sur le siège à côté du nôtre. Souriante, elle nous adressa une petite courbette, comme s’excusant de nous importuner par sa présence. Elle nous apparut tout de suite sympathique dans son uniforme bleu de la compagnie de voyage. Un visage rond, un peu épais, de jolies lèvres et surtout un beau sourire. Le tout surmonté de ce drôle de petit calot fixé dans ses cheveux noirs et brillants par une épingle décorée au nom de la compagnie.

Je la rassurai tout de suite, elle ne nous dérangeait pas ! Et j’entamai avec elle une conversation mi-anglaise, mi-française. Le sujet portait sur les temples que nous allions visiter. De temps à autre elle se levait pour s’adresser aux autres passagers derrière nous, répondant à leurs questions.

L’heure et demie de route ne nous parut pas trop longue. En descendant du bus nous eûmes à nouveau droit à la courbette traditionnelle. La visite débuta vers neuf heures du matin.

Nous visitâmes temple après temple, au milieu d’une grande foule de Japonais venus en processions pour se recueillir. Curieux, Ils regardaient nos uniformes militaires. Meichiko les informa de notre provenance et, par de nombreuses courbettes, ponctuées de souriants “Hay ! Hay !”, ils nous montrèrent qu’ils étaient très honorés de notre présence parmi eux.

Au fur et mesure de nos visites, d’un sanctuaire à l’autre, je commençais à avoir faim. Il était bientôt onze heures et demie. Le repas traditionnel japonais prévu dans un restaurant typique me semblait encore loin.

Nous marchions parmi la foule dans les ruelles commerçantes de la vieille ville, Meichiko près de moi. Soudain, mon regard fut attiré par un étal où étaient exposées ce qui m’apparaissait être des pâtes de fruits multicolores, jaunes, rouges, vertes. Meichiko interpréta ma demande auprès du vendeur. J’en achetai une.

Et, sous le regard étonné du marchand et surtout celui de Meichiko, je déballai ma «gâterie» de son enveloppe de cellophane, et mordis dedans avec avidité.

A peine avais-je croqué que je recrachai le morceau, un goût de cire écœurant dans la bouche.

Je regardai Meichiko. Elle était hilare ! Entre deux hoquets, elle m’apprit que ce que je croyais être des pâtes de fruits était en réalité une offrande rituelle, cadeau que les fidèles shintoïstes achetaient pour le déposer sur les autels des dieux.

Je crois qu’à partir de ce moment-là Meichiko me considéra d’un autre œil, autrement qu’un sympathique «gaï-jin» ! Elle ne me quitta plus beaucoup de tout le voyage. Etait-ce à cause de mes yeux bleus ? (Les Japonaises sont très attirées par cette couleur typiquement européenne et paraît-il, les recherchent…) Ou bien était- ce parce que j’avais goûté à la nourriture des dieux ?