Souvenirs par Alain Boulanger : La préférence du pompon

Témoignages

Sans contestation, le pompon rouge que beaucoup de marins ont porté était un atout supplémentaire pour séduire la gente féminine. Au cours de mes pérégrinations à travers le monde, embarqué sur le fier vaisseau Jeanne d’Arc, j’ai eu l’occasion de le constater, notamment lors de notre escale à Veracruz en décembre 1965.

Du haut de mes dix-huit ans, matelot de deuxième classe, coiffé du bachi un peu cassé pour faire ancien, je déambule avec mes camarades boscos dans les rues du port, à la recherche de gargotes typiques. Un taxi s’arrête et son conducteur nous propose de nous conduire justement vers ce genre d’établissement. C’est à la sortie de la ville que nous nous retrouvons devant un grand débit de boissons d’où nous parviennent les sons mélodieux d’un orchestre. Nous remarquons, attablés ici et là, des marins de tous grades de la Jeanne et du Schoelcher. Mais nos yeux s’ouvrent très grands lorsque nous découvrons que les serveuses servent les seins nus. Quelques instants plus tard, installés à notre table, nous ne sommes pas insensibles au charme de la serveuse chargée plus spécialement de la table où nous nous trouvons et, plus prompt que mes camarades, dans un mélange «hispano-franglais», j’engage le dialogue.

Je ne suis pas un expert (je n’ai que 18 ans), mais il me semble que cette belle employée a un peu d’attirance pour notre tablée de matelots, et plus précisément à mon égard. A plusieurs reprises et par jeu, elle subtilise mon bachi, jouant avec le pompon. Son travail ne consiste pas à servir et desservir notre seule table et d’autres assoiffés la réclament. Il y a notamment une table occupée par trois lieutenants de vaisseau qui souhaiteraient plus de présence de cette serveuse auprès d’eux. Ils l’invitent d’ailleurs à plusieurs reprises à venir consommer avec eux. Je sens alors qu’une partie de bras de fer s’est engagée pour la conquête de la demoiselle mais la soirée ne fait que commencer.

Lorsque nous décidons, mes camarades et moi de changer de «crémerie», la demoiselle me fait comprendre qu’elle souhaite mon retour avant la fermeture, aux environs de 1h. Chose promise, chose due. A l’heure dite, alors que les clients, qui font pour la plupart partie de notre équipage, quittent les lieux, je me présente. Je remarque que les trois lieutenants de vaisseau sont toujours là et qu’ils sont toujours très empressés auprès de la serveuse. Pour satisfaire aux exigences de la fermeture de l’établissement, nous nous trouvons tous à l’extérieur et nombre de marins hèlent les taxis pour rejoindre le bord ou continuer la soirée dans un autre lieu. Je constate que les trois officiers n’ont pas dit leur dernier mot, tout comme moi d’ailleurs, et attendent la sortie du personnel. Quelle n’est pas leur surprise quand ils voient la barmaid sortir de l’établissement et se diriger droit vers moi pour m’enlacer et prendre mon bachi pour le poser sur sa tête.

A ce moment-là, je suis le plus heureux des marins de la terre et, en m’éloignant avec la demoiselle, je jette un coup d’œil à la mine déconfite des officiers. Un taxi stationne à quelques mètres, nous nous y installons et indiquons notre lieu de destination. Mais, lorsque le chauffeur actionne le démarreur, la batterie donne des signes de faiblesse et le moteur ne démarre pas. Dans ce cas, il n’y a qu’une seule solution, faire pousser le véhicule par les noctambules présents.

Le conducteur descend de son véhicule et hèle les trois officiers présents leur faisant comprendre, par gestes, qu’ils doivent venir pousser le taxi. Avec ma dulcinée d’un soir, je suis resté dans le taxi, surveillant les réactions des officiers. Et comme nous nous en doutions, ils ne s’abaissèrent pas à cette tâche ; une seule humiliation pour la soirée cela suffisait. Toutefois, quelques matelots attardés encore à proximité, s’acquittèrent de la mission. Le lendemain au cours de l’après-midi, cette demoiselle était à mes côtés et je me suis fait un plaisir de l’accompagner lors de la visite du bord au cours de laquelle nous avons croisé l’un des officiers de la veille qui a eu à mon égard un clin d’œil sympathique. J’ai naturellement eu l’occasion de rencontrer au cours des différents services à bord l’un ou l’autre de ces officiers mais jamais une allusion à cette fameuse soirée n’a été émise. Moralité :

Entre la casquette et le bachi, il n’y a pas photo, le pompon rouge l’emporte.