

Du 21 au 28 février 1968, la Jeanne faisait escale à San- Francisco. Le matin du 21, à notre arrivée dans la baie, nous avions une visibilité nulle due au brouillard. Je me trouvais au poste de veille sur la plateforme 3 qui se situe au-dessus de l’abri de navigation. Il était impossible de voir la proue ainsi qu’une grande partie de la plage avant. Le silence complet était demandé par l’officier de veille car il fallait signaler le moindre bruit. Un ordre arrive de la passerelle de navigation demandant de «Piquer la cloche».
Je suis désigné mais, n’ayant jamais effectué cette manœuvre, j’improvise en tapant deux coups toutes les trois secondes environ en me servant de la «corde», la seule se trouvant à bord (ça c’est pour l’anecdote). J’ai cessé de taper au moment du choc avec le cargo. Chacun est resté à sa place sans trop comprendre ce qui se passait à ce moment. La suite, Daniel vous la raconte …
Au matin du 21 février 1968, nous arrivons sur San Francisco. Je termine mon quart de 4h à 8h à la cabine hangar. Sur le pont, l’appel aux postes de bande et de manœuvre a déjà été lancé. Malgré l’interdiction, j’ouvre la porte étanche afin d’avoir une vue sur la baie et de vivre le passage sous ce fameux pont : Le Golden Gate Bridge, le plus long pont suspendu du monde. Pas de chance ! Il y a de la brume et la visibilité est quasiment nulle. Comme moi, deux ou trois matelots arrivés sur ce passavant bâbord sont déçus par cette brouillasse. J’entends le son des cornes de brume provenant de la baie, mais je ne vois rien.
Tranquillement, la Jeanne attend le pilote dans un léger brassage de ses hélices. Tout à coup, elle se met à trembler de toutes parts dans un bruit infernal de machines, avec un bouillonnement énorme à la poupe provenant des hélices qui nous font repartir en arrière toute et barrant sur bâbord. Des cris et des ordres viennent du pont d’envol. Putain ! Qu’est-ce qui se passe ? Puis un gros choc !

Appuyé au bastingage, je vois surgir, sur bâbord avant, un cargo qui file tout droit vers la sortie de la baie… Cargo de nationalité norvégienne d’après le drapeau. Eh bien, je crois que l’on a eu chaud.
Quelques instants plus tard, la manœuvre stoppe la machine arrière, et la Jeanne reprend sa position. Nous repartons en marche avant, pratiquement au ralenti. Les haut-parleurs annoncent que le pilote est à bord.
Huit heures. Mon pote me relève et je lui demande :
- Qu’est-ce qui s’est passé exactement dehors ?
- Je ne sais pas, j’étais à l’intérieur, sortant du p’tit dèj pour venir te remplacer. J’ai été secoué et déséquilibré dans la coursive.
- Eh bien, lui dis-je, on vient de se payer un cargo.
- Un cargo ? Ben, merde alors !!!
Je lui explique ce que j’ai ressenti et vu. Ce phénomène météorologique est bien spécifique à cette baie. Il arrive parfois que la brume descende et remonte en un temps record. Bien qu’elle se lève légèrement, le cargo n’est plus visible.
Quelques 20 minutes plus tard, la phase d’accostage est terminée. Les honneurs et les hymnes sont rendus. Le débarquement pour le protocole est en cours. Moi, je fonce au café, lait et tartines. Là, tous les relevés de quart comme moi sont en grande discussion.
Bref, j’ai un aperçu de ce qui s’est passé, par l’ami Noël, un pote du service, qui lui, se trouvait sur le pont à la garde d’honneur.
- Alors, qu’est-il arrivé ?
- Ben, nous étions l’arme au pied, quand le cargo a déboulé sur tribord avant. Le bidel s’est mis à gueuler dans toutes les directions du pont « accrochez-vous ! ».
- Et toi?
- Moi, j‘ai balancé mon flingue sur le pont, me suis foutu à plat ventre, les bras en croix et je me suis accroché dans des trous de saisines. René Leroy, autre Ponev du service, qui était aussi de la garde, confirme cette scène. Scène immortalisée et détaillée en fin de matinée par le matelot Le Comte, le photographe du bord qui se trouvait à la passerelle navigation au moment de la collision.
Sur place, le Pacha, l’officier de quart et le Pacha machine avaient un œil attentif sur cette brume épaisse et l’autre sur le radar. Un point blanc sur celui-ci laissait supposer que c’était la pilotine.
Comme d’habitude, l’homme de barre était dans son bunker d’où il ne voit rien. Il ne sait pas s’il fait beau ou s’il pleut. Lui navigue avec son joystick sur ordres et sans visibilité. Il applique les ordres venant de la passerelle. C’est ce qu’il a fait. La mauvaise visibilité est la cause de la collision. D’après les informations reçues, l’explication est que la Jeanne attendait le pilote et que l’écho du cargo et celui du pilote sur le radar ont fait confusion.