
28 janvier 1966, escale à Tokyo.
Il n’est pas facile de se repérer dans un pays où l’écriture est si différente de la nôtre. Comment se souvenir d’un signe qui, de toutes façons, peut avoir plusieurs significations? En clair, c’est la galère..! Trouver un restaurant qui nous convienne relève de la plus grande aventure. Certains établissements, plus futés que d’autres, affichent les photos des plats proposés. Même si cela ne résout pas tous nos problèmes, c’est une initiative que nous apprécions. Certains noms de plats sont également imprimés en lettres latines, mais sans aucune traduction. SUSHI, SUI MONO, UNAGI NO
KABAYAKI, FUGU. Ce sont certainement des plats délicieux, mais comment en être certain ? Il nous faut prendre une décision et nous nous orientons vers le restaurant qui offre les photos les plus réussies… C’est le seul critère que nous ayons..!
C’est un restaurant modeste, propre et accueillant dans une rue calme de la capitale. Une lourde odeur d’encens, mélangée à celle de la guimauve, chagrine nos narines. Une musique douce aux intonations asiatiques accentue le calme régnant. Une charmante et souriante hôtesse nous salue comme les Japonais savent si bien le faire. Nous lui répondons, sans pourtant dépasser le nombre de deux courbettes.
La jeune femme nous conduit vers un petit salon garni de coussins entourant des tables basses. Nous sommes invités à nous asseoir en tailleur. Quel confort..! Sans attendre, une autre hôtesse nous apporte le menu mais, malheureusement, les photos si explicites ont disparu ! Les serveuses, ne comprenant pas notre langage shakespearien débutant, restent face à nous en attendant que nous trouvions une solution pour établir la communication. Jean-Paul, pris d’une subite inspiration, se relève et propose à une hôtesse de le suivre sur le trottoir. Il souhaite lui montrer les photos des plats que nous désirons prendre. L’initiative est intéressante mais, ne comprenant pas la signification de ses gestes, aucune hôtesse n’accepte de le suivre à l’extérieur. Jean-Paul, déçu qu’on ait douté de ses intentions, est obligé d’essayer de recopier sur un papier les signes qui se trouvent sous les photos des plats qui nous ont séduits.
Pendant ce temps, je suis seul à table et mes genoux commencent déjà à s’ankyloser. J’éprouve l’envie évidente de me déplier. Mais comment faire comprendre que cette position m’est affreusement inconfortable ? Comment, sans être maladroit, demander une simple chaise (même petite)? En regardant autour de moi, je me convaincs que cet accessoire ne fait pas partie du mobilier. J’abandonne cet espoir, et je me replace sans montrer ma gêne.
Jean-Paul revient en souriant, se réinstalle et nous essayons de retrouver sur le menu les signes correspondant à ceux inscrits sur son papier. Quand nous les trouvons, nous pouvons enfin commander notre menu. Pendant l’attente du repas, une troisième hôtesse nous apporte deux serviettes humides et chaudes qu’elle dépose devant chacun de nous. Ne sachant quoi en faire, nous regardons un couple qui vient d’arriver pour observer la façon dont ils vont utiliser les leurs. Nous saurons ainsi si nous devons les imiter. Dans les minutes qui suivent, nous sommes informés.
Elles servent tout simplement à s’essuyer les mains, ce que nous faisons en connaisseurs et sans hésitation.
Peu de temps après, le plat commandé arrive. C’est le YAKITORI. Ce sont des brochettes de poulet grillé, accompagnées de boulettes de riz. L’ensemble est appétissant mais les baguettes qui nous sont données en guise de fourchette vont compliquer les opérations. Jean-Paul, qui maîtrise à merveille une « bonne trentaine » de mots d’anglais, essaie de contacter le patron pour lui demander deux fourchettes. Peine perdue, le patron a compris notre demande mais il n’a absolument pas cela en magasin ! Deux hôtesses sont donc désignées pour s’asseoir à notre table et nous donner un « cours » de baguettes. C’est d’un comique total qui soulève l’hilarité des clients, des hôtesses et du patron qui va même chercher son appareil-photo pour fixer cette scène. De temps à autre, je regarde le couple pour essayer de les imiter. C’est fascinant de les voir manipuler avec une telle dextérité ces deux petites baguettes de bois. Leur manière de manger est surprenante. Ils portent, avec la main gauche, le bol près de leur bouche et attrapent la nourriture avec la main droite munie des baguettes. La distance entre le bol et la bouche est réduite au minimum, ce qui diminue les risques de salissures. L’aide des deux hôtesses nous est précieuse mais, manger avec des baguettes ce riz aux grains bien détachés est une véritable épreuve. Je dois reconnaître que nous ne montrons pas une grande adresse et nous finissons par nous faire nourrir par les deux jeunes femmes. Cet aspect inhabituel offre au restaurant l’occasion de perdre une partie de son atmosphère guindée. En effet, malgré l’irréprochable accueil des hôtesses et beaucoup de civilité, il apparaît toujours une étonnante froideur relationnelle. Les sourires me paraissent forcés et les contacts surveillés. Le rire, que provoque notre maladresse involontaire, est une aubaine et apporte une détente et une décontraction à ce personnel tenu au respect des règles ancestrales.
Le repas est simple mais copieux. Le poulet est de bonne qualité et cuit à point. Le riz a un agréable et délicat parfum dont j’ignore l’origine. Le repas terminé, les deux serveuses nous apportent, à chacun, un grand bol contenant un liquide chaud fortement aromatisé au citron. Nous n’avons rien commandé d’autre mais, puisque cela nous est servi…
Nous ignorons tout des coutumes et nous ne voudrions pas, en refusant le breuvage, froisser la gentillesse du patron. Le liquide, jaune pastel, n’a pas beaucoup de goût mais, le parfum du citron est dominant. Les hôtesses reviennent et semblent étonnées que nous ayons déjà terminé le breuvage. Elles ne font aucun commentaire et disparaissent en souriant. Nous demandons l’addition qui est totalement conforme à ce que nous espérions. Au moment de nous déplier pour partir, nous remarquons le couple de Japonais qui, après avoir trempé le bout des doigts dans le bol d’eau citronnée, s’essuie à la serviette restée sur la table. Nous comprenons immédiatement que nous venons de déguster le rince-doigts..!