
Lundi 31 janvier 1966
Nous sommes en escale à Tokyo du 27 janvier au 1er février 1966.
Pour cette dernière journée, je sors avec Jean-Paul, mon plus fidèle compagnon. Nous prenons la direction d’un nouveau quartier de la capitale nippone. Au cours de notre tranquille promenade, nous faisons la connaissance d’un Japonais parlant admirablement le français. Il a fait des études aux Beaux-Arts de Paris et sera de nouveau dans notre belle capitale le mois prochain. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, jovial et courtois, qui semble tout disposé à nous aider et à répondre à nos questions. Il se propose de nous offrir un thé à une terrasse. C’est évidemment avec un grand plaisir que nous acceptons. La conversation s’engage rapidement sur les suites de notre voyage. Partout où nous passons les questions sont les mêmes:
« D’où venez-vous? Qu’avez-vous fait avant de venir ici? Où allez-vous après cette escale..? »
Il nous faut systématiquement répondre à ce questionnaire avant de pouvoir aborder des sujets plus divers. Sur la terrasse, il ne fait pas très chaud mais un radieux soleil rend l’endroit agréable. Il n’y a pas dix minutes que nous sommes installés quand le barman vient en direction de notre convive japonais et lui glisse quelques mots à l’oreille. Mutuo Machida, c’est le nom de notre hôte, nous traduit les paroles du barman:
- On vous demande au téléphone.
- ??????
- On vous demande au téléphone, répète-t-il dans un français on ne peut plus clair. Je regarde Jean-Paul qui semble tout aussi éberlué que moi.
- Mais qui nous demande?
- Je ne sais pas.
Mutuo Machida essaie d’avoir des renseignements supplémentaires mais le serveur déclare ne rien savoir sur la personne qui nous appelle. Nous restons là, stupéfaits, à attendre je ne sais quoi. Notre hôte insiste. Il faut que l’on se décide à aller répondre.
Dans ce genre de situation, Jean-Paul n’est pas très hardi et il me demande d’y aller. Je connais à peine vingt mots d’anglais et c’est moi qu’il envoie répondre à un inconnu au téléphone, dans un café de Tokyo..!
Le Japonais me regarde et dit: « Allez, ne perdez plus de temps, n’ayez rien à craindre, je vous attends ici avec votre camarade. »
Jean-Paul est tout satisfait. Je suis désigné d’office !
Je me lève et emboîte le pas du barman qui m’indique la cabine téléphonique. Je m’enferme, prends le récepteur, le porte lentement à mon oreille et, avec une prudente timidité, prononce le « allô » habituel.
- Bonjour le marin ! Prenez l’ascenseur et montez au sixième étage de l’immeuble où vous êtes ; je vous attends.
Sur ces rapides paroles, mon interlocuteur, qui ne s’est pas présenté, raccroche. C’était la voix d’un homme parlant français sans aucun accent. Je rejoins ma table et répète ce qui vient de m’être dit. Le Japonais nous encourage et ajoute, comme pour vouloir nous rassurer:
- Si vous le désirez, je vous accompagne.
Mutuo paie les thés et nous prenons tous les trois la direction indiquée.
Au sixième étage, la porte de l’ascenseur s’ouvre devant un homme de type européen, assez grand, entouré de deux splendides Japonaises habillées à l’occidentale. Sans préambule, il nous indique l’entrée de son bureau et nous invite à entrer. C’est une grande pièce dont les murs sont garnis de multiples photographies de reportage. Sur une table, à côté de son bureau encombré de nombreuses coupures de presse, repose un système téléphonique très sophistiqué. La pièce est éclairée par une grande baie sans rideau qui offre un incomparable panorama sur la capitale. La porte refermée, il s’avance vers nous et se présente:
-Michel L…, reporter de Presse sur le Japon et tout l’Extrême-Orient. Je vous souhaite la bienvenue à Tokyo. »

Nous sommes étonnés mais honorés qu’un journaliste français s’intéresse aux jeunes marins. Il nous présente les deux jeunes femmes qui sont en sa compagnie. Ce sont deux célèbres actrices du cinéma japonais dont une a déjà tourné un film en France. Elles sont ici pour négocier une possibilité de contrat pour un producteur français. Elles tournent actuellement un film dans les environs de Tokyo et se produisent régulièrement à la télévision. Face à ces personnalités, nous sommes un peu intimidés, mais le journaliste nous met à l’aise et nous invite à nous asseoir. Il s’absente quelques instants et revient avec un plateau garni d’une bouteille de champagne et de six coupes. Installés autour d’une table basse, nous parlons longuement… de quoi..? de notre voyage..!
Au cours de cette conversation, nous apprenons que ce journaliste était présent à la réception donnée par le bord et qu’il a bavardé avec notre commandant. Il nous explique que, lors de cette réception, il n’a pu rencontrer de simples matelots et c’est pour cette raison qu’il nous a fait monter dans son bureau. Notre témoignage l’intéresse et il souhaite que nous répondions avec franchise à ses multiples questions. Hormis le contenu du voyage, il s’intéresse surtout à notre emploi du temps à bord et à la manière donc nous acceptons cette nouvelle vie. Le journaliste prend régulièrement des notes. Va-t-il vraiment rédiger un article? Pendant ce temps, Mutuo Machida, sans s’occuper de notre « interview », prend un grand plaisir à discuter avec les deux jeunes femmes qui sont assises près de nous. De temps en temps je les regarde. Elles sont vraiment très belles, nettement plus grandes que la moyenne des Japonaises. Elles ont un maquillage assez discret qui fait ressortir leur beauté. Leurs jambes, croisées sur le côté, leur donnent une élégance qui pourraient inspirer de merveilleux songes… Nous passons plus d’une heure dans cette agréable atmosphère. Michel L.. nous remercie sincèrement pour notre collaboration et nous offre, en signe d’amitié, les derniers journaux français. Nous le quittons, non sans avoir salué chaleureusement les deux belles créatures.
Mutuo Machida doit nous quitter. Auparavant, il nous donne sa carte de visite et son adresse à Paris (1).
(1) Deux ans plus tard, alors que j’ai repris mes activités dans le civil, je travaille à Paris et un soir, en compagnie de 2 collègues, je prends une consommation à la terrasse de la brasserie « La coupole », un Japonais qui passait vient droit vers moi et me dit : « vous n’étiez pas à Tokyo il y a 2 ans ? » Je regarde l’homme et reconnais aussitôt Mutuoa Machida. Cette incroyable retrouvaille étonne mes collègues. Comment a-t-il fait pour me reconnaître alors que nous ne nous sommes vus guère plus de 2h00 il y a 2 ans ? La question reste entière. Cette fois c’est moi qui lui ai payé sa consommation et nous avons bavardé de notre rencontre à Tokyo sous les oreilles étonnées de mes deux collègues.