Interview de Joël CHANDELIER

Interview

par Nicole Capoulade

Comme Joe Dassin l’a chanté pour son père, Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin, [Joël]

C’est vraiment fatigant d’aller où tu vas Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin, [Jo-Jo]

Tu devrais t’arrêter dans ce coin… », [en mer de Chine]

Et c’est ainsi que, cahotant à travers les saisons, C’est ainsi que, regardant par-dessus l’horizon, Sans même s’en apercevoir,

La « Chandelle », ou encore « Jojo », noms que l’équipage donnait à Joël, est arrivé sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, a reçu le prince Albert de Monaco à Tahiti et a été adopté, comme étant leur papi, par une des familles dérivant sur un boat people et sauvées par l’équipage de la Jeanne d’Arc… Alors, commençons par la case-départ!

L’arrivée sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, via le bâtiment de commandement et pétrolier ravitailleur La Charente et l’État-major de la Marine

Joël Chandelier entre dans la Marine en 1960, dans les locaux tout neufs de l’école des mousses à Brest. La deuxième année, il prépare le concours de Maistrance. S’en suivront cinq campagnes : quatre en Polynésie sur un aviso-escorteur, une en océan Indien sur le bâtiment de commandement et pétrolier ravitailleur « La Charente» où il côtoie pendant huit mois, en 1980, le contre-amiral Lejeune, commandant la Zone Maritime Océan Indien. Joël, qui a été le plus jeune maître principal dans sa spécialité d’électromécanicien de sécurité (ou EMSEC), est aussi le président des officiers mariniers supérieurs.

Pendant sa carrière, « la Chandelle » assure en mer la sécurité en général, mais son destin va vite changer car il passera cinq années à l’État-major de la Marine, rue Royale, à Paris, où le grand patron du personnel, le directeur des ressources humaines de la Marine, n’est autre que le vice- amiral d’escadre Lejeune, devenu quatre étoiles ! Intimidé, Joël se fait tout petit mais le destin en a décidé autrement ! Au détour d’un ascenseur, les anciens de « La Charente » se retrouvent face à face !

  • «Chandelier,que faites-vous ?» gronde le premier.
  • «Amiral,je suis depuis 3 ans!» s’excuse le second.
  • «Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir, me dire bonjour ?» reprend l’amiral.
  • «Mais,amiral,vous êtes le grand directeur! Je ne me voyais pas venir cogner à votre porte».
  • «Que faites-vous ici? Quand partez-vous? Il faudra venir me voir!».

Des mois passeront avant le passage à l’acte ! Bref, fin 1985, un peu avant son départ, Joël va faire ses adieux à l’amiral avec l’intention de rentrer dans la société Dessautel à Lyon qui vend du matériel d’incendie mais qui a une succursale à Paris !

  • «Chandelier, avant de partir, y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ?» lui demande l’amiral ?
  • «J’aurais aimé être affecté sur la Jeanne mais je ne suis pas sur« la liste »,répond timidement Joël.

L’été 1986, Joël est affecté sur la JDA pour « services rendus à l’état-major ». Lui qui avait connu la Jeanne au nouvel an 1981 lors d’une escale à Tahiti (sans avoir le temps de la visiter) et qui avait reçu chez lui un élève officier prestigieux en la personne du prince Albert de Monaco en stage pratique de marin à bord de la Jeanne, arrive au moment de la création d’un bureau de prévention. Campagnes 1986-1987 et 1987-1988.

La force des rencontres dans la Marine et les liens créés tout au long du long chemin … « La Chandelle », affecté au Service de Sécurité de la Jeanne, se voit confier une tache spécifique, celle de chef du bureau prévention.

Joël Chandelier a de l’expérience, il a été instructeur principal des brevets supérieurs de 1977 à 1979. Quand il embarque sur la Jeanne, le capitaine de corvette, Jean-Claude Richard, crée sur le porte-hélicoptères, ce qui existait déjà sur le porte-avions, « un Bureau de Prévention ».

Son officier direct, le SECU 1, Joël le connaît très bien car ce monsieur était son capitaine de compagnie au CIN de Querqueville. Ils créent ensemble ce bureau de prévention. Le groupe sécurité sur un bateau s’appelle la brigade. Il faut à tout prix qu’on la voie, qu’on sache qui c’est !

Alors des tenues spécifiques, des tenues de travail seront achetées, ce sont des combinaisons beiges identiques à celles portées par les marins pompiers de Marseille. Mais c’est une révolution car le règlement exige qu’à bord la tenue soit la même pour tous ! A l’époque, si on porte une tenue de travail, un bleu de chauffe, quand on rentre dans la salle à manger, on doit remettre la tenue de tout le monde.

Son chef obtient l’aval du capitaine de vaisseau de Lussy, commandant le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc en 1986. Pour la petite histoire, le major « sécurité » qui commande la brigade est un des anciens élèves du brevet supérieur de Joël !

Campagne 1986 /1987 : Brest, Dakar, Lomé, Cotonou, Abidjan, Sainte-Hélène, Rio de Janeiro, Buenos Aires, Montevideo, Salvador de Bahia, Kourou, Fort-de-France, Pointe à Pitre, Les Saintes, Carthagène, Veracruz, La Nouvelle-Orléans, Fort-de-France, Saint-Barthélemy, New York, Québec, Saint-Pierre et Miquelon, Lisbonne, Brest. Fin de la première année.

Campagne 1987/1988 : Brest, Istanbul, Djibouti, Cochin, Port Klang, Djakarta, Nouméa, Botany Bay, Sydney, Guam, Hong-Kong, Manille, Singapour, Madras, Pondichéry, Les Seychelles, Djibouti, Venise, Brest.

Le capitaine de vaisseau Rouyer remplace le CV de Lussy. Le second est toujours le même, le CV d’Hérouville qui est, par conséquent, le chef de la sécurité à bord, secondé par le capitaine de corvette, Jean-Claude Richard, cité plus haut, maire de Beausset dans le Var jusqu’au 23 mars 2004, toujours en contact avec Joël. Les liens sont forts dans la Marine !

LE SAUVETAGE

Avant de partir en mission en 1987, l’association de Danièle Mitterrand et de Bernard Kouchner sait que la JDA va croiser en mer de Chine et que des Vietnamiens fuient leur pays. Madame Mitterrand demande au chef d’État-major de la Marine que la JDA puisse croiser pendant une petite période en eaux internationales au large du Vietnam. L’affaire est entendue mais, pour des raisons de sécurité, le pacha explique qu’il ne faut pas que la presse soit au courant et, encore moins, les autorités vietnamiennes ! Faire de l’humanitaire fait partie de la mission de la JDA. Afin de faciliter les tâches administratives, Jean-François Deniau a obtenu, de la présidence de la République, 23 visas qu’il a en poche, ce qui veut dire que 23 rescapés seront autorisés, s’ils le souhaitent, à venir en France. Le « Mary», bateau civil affrété par Médecins du Monde, se trouve également sur la zone.

Le 29 mars 1988, la JDA quitte Manille et va croiser au large du Vietnam durant 4 jours. Les hélicoptères ratissent la mer de Chine, l’équivalent en surface, des deux tiers de la France, mais ils ne peuvent pas naviguer de nuit. Donc, du lever au coucher du soleil, ils surveillent la zone en continu, avec des rondes incessantes. Durant ces recherches, les hélicoptères repèrent des pêcheurs de Malaisie mais aussi des pirates, eux aussi à l’affût des boat people. Dès qu’un hélicoptère repère une embarcation plus ou moins bizarre, un dinghy est mis à l’eau avec l’équipe de fusiliers commandos de marine affectés JDA secondée par un interprète, un QM d’origine vietnamienne qui fait partie de l’équipage. Au bout de ces quatre jours d’intensives recherches, rien n’a été trouvé et la mission prend fin. Peu avant midi, le lundi 4 avril, jour de Pâques, une communication générale est faite : « La mission est terminée ».

La déception est totale !

Joël précise : On avait installé un véritable hôtel de campagne avec des lits, un magasin de vêtements,un côté cuisine pour donner à manger, un côté sanitaire et toilette pour l’hygiène, et un côté dortoir.Tout le bateau n’était pas impliqué mais une équipe de 30volontaires,dont je faisais partie, avait été constituée. Tout était préparé méticuleusement. Des jouets avaient été achetés à Hong-Kong. Et nous rentrions bredouilles ! Quel échec ! Le pacha a conclu : « Nous avons échoué, merci de votre collaboration et de votre disponibilité ». A bord, tout le monde est déçu, l’équipe, l’équipage, les élèves…

Notre mission a réussi ! Joël raconte :

Le même jour, à midi trente précise, alors que la Jeanne s’apprête à rejoindre sa prochaine escale, une fumée est aperçue à l’horizon. Le pacha annule l’ordre de départ et affirme : « Je pense qu’on a gagné » ! La mer est d’huile et d’un bleu profond ! On fait décoller un hélicoptère qui confirme à la passerelle que c’est un « boat people » avec 40 personnes à bord : 23 adultes et 17 enfants.

Les réfugiés ont vu la JDA sur l’eau et ont brûlé quelque chose pour se faire repérer. Voilà 9 jours qu’ils sont en mer et n’ont plus rien à boire ni à manger. Un dinghy est mis à l’eau, le service de sécurité s’occupe des coupées de mer. C’est alors que ces 40 personnes, éberluées, les yeux dans le vague, sont évacuées de leur embarcation de fortune. Ils montent sur l’arrière bâbord et, parmi eux, se trouve une petite fille de quatre ans, Thi-Kim, qui, comme le précise Joël, est la seule à babiller, un vrai moulin à paroles. Il la prend dans ses bras et en tombe littéralement amoureux. Elle s’amuse avec sa fermeture éclair de combinaison et Pierre Babey, le journaliste de FR3 chargé du reportage, lui demande : « qu’est-ce que ça vous fait ? » Gorge serrée, Joël ne peut parler. Tous les rescapés passent une visite médicale puis c’est l’habillage. On leur demande leur identité, on prend des photos. On poursuit tout le circuit, on leur donne à manger. Mais, comme la JDA doit être le lendemain à Singapour, il faut transférer les rescapés sur le bateau de Bernard Kouchner, le Mary, qui a été avisé et a rejoint la Jeanne. Les naufragés débarquent tous après 5 heures passées à bord. A l’exception, de l’hostellerie, l’infrastructure mise en place avec passion et ardeur a servi.

Pendant le court laps de temps où ces réfugiés sont à bord, Joël demande à l’interprète vietnamien d’aller parler avec les parents de la petite fille qui sont là avec son frère. L’interprète leur demande quelles sont leurs intentions. La réponse est nette : aller rejoindre les USA où ils ont de la famille. Ils ne sont pas intéressés par la France ! Malheureusement, s’ils partent pour les États- Unis, ils vont devoir transiter par un camp de réfugiés aux Philippines pour une durée indéterminée.

Jean-François Deniau va s’échiner une bonne partie de la nuit pour que 25 des rescapés acceptent, sans grand enthousiasme, de se réfugier en France. C’est alors que Joël Chandelier promet aux parents de la petite Thi Kim la chose suivante : « Si vous choisissez de venir en France au lieu d’aller aux États-Unis, soyez assurés que je serai toujours à vos côtés ».

C’est ainsi que 25 réfugiés se retrouveront plus tard à Créteil, Rennes, Sens… quant aux autres, ils poursuivront leur route vers le Canada ou l’Australie.

Vingt-six ans après sa parole donnée, Joël Chandelier confirme :  » Je suis toujours à leurs côtés,

puisque Papy de cœur de leurs 6 enfants dont 4 nés en France. Parole tenue !» Petit retour en arrière sur le coup de cœur de notre spécialiste EMSEC et les émotions engendrées :

Pendant le court laps de temps où Thi-Kim est à bord, Joël se jure de revoir la gamine et se veut persuasif. Pour mettre toutes les chances de son côté, il donne son adresse personnelle à Brest. Quand la famille arrive à Roissy, les autorités lui demande ce qu’elle veut faire. C’est là que Joël entre en jeu. Puisque son contact est breton, la famille est dirigée sur Rennes pour apprendre le français pendant 3 mois. Sachant que Joël habite à Brest, la famille veut s’y rendre après avoir fini son stage et FR3 Bretagne s’en mêle ! Ils passent tous à la télé.

Van Ly, le papa, aimerait devenir chauffeur. Il était agriculteur et sa femme couturière. Le centre de Rennes envoie un courrier à Joël pour lui expliquer qu’ils ont choisi de s’installer à Saint- Brieuc car là-bas un travail les attend. Joël ira les voir, à partir du 23 juillet 1988, Marine oblige.

Ty Nuong, la maman, fera des merguez et des saucisses pour une charcuterie industrielle. Van Ly désossera des moutons pour une grosse entreprise.

 » Si vous choisissez de venir en France, soyez assurés que je serai toujours à vos côtés« . C’est grâce à cette phrase et à la volonté de Joël d’assurer ses engagements qu’il est devenu un papi de cœur ayant maintenant 6 petits-enfants…

NB : L’année de « naissance » au Vietnam est l’année de conception et non l’année de venue au monde. Il y a toujours 9 mois d’écart. Souvent les Vietnamiens donnent de fausses dates pour des problèmes de scolarisation des enfants.