Interview du matelot Patrice PLÖET

Interview

par Jean-Jacques Dujardin sur une information de Joël Chandelier


Je souhaitais rencontrer un cuisinier ayant œuvré sur la Jeanne, et c’est de nouveau l’ami Joël Chandelier qui me l’a trouvé puisque le fils de sa femme Anne-Marie, cuisinier de métier, a pu embarquer sur la Jeanne pour la campagne 1993/1994. Effectuer son service militaire sur la Jeanne était un avantage réservé à quelques chanceux plus ou moins pistonnés qu’on appelait, vous le savez, les fils d’archevêques. C’est donc grâce à Joël que Patrice Ploët s’est retrouvé devant les fourneaux de la Jeanne, il avait déjà 21 ans.

Durant la période de la Covid, les déplacements étant très limités, et Patrice n’étant pas un adepte de l’informatique, j’ai envoyé à Joël un questionnaire à lui transmettre. Voici donc les réponses que Patrice m’a apportées.

Après ses classes, Patrice dut choisir 3 types d’affectations et, connaissant les démarches faites par Joël, par trois fois, il inscrivit «PH Jeanne d’Arc» au grand dam de son gradé qui n’en comprit pas la raison.

Sorti du centre de formation de Quimper avec un CAP de cuisinier, il était tout à fait apte à mettre son métier au service du plus prestigieux navire de la marine nationale. C’est donc le 18 octobre 1993 que Patrice, matelot de deuxième classe, franchissait à Brest la coupée de ce mythique bâtiment. Il fut logé à l’avant du navire mais il ne se rappelle plus dans quel poste, C012 ou D012. Lors des essais en mer de quelques jours avant le grand départ, il admet avoir été malade mais il s’est très vite habitué aux mouvements du navire et n’a plus souffert du mal de mer durant la campagne.

Le travail de cuisinier en mer prend du temps, généralement de 8h00 du matin jusqu’à une pause après le nettoyage du matériel qui suit le déjeuner. Retour en cuisine ensuite pour préparer le repas de 18h00. Comme tous les cuisiniers, Patrice était exempt de quart ; par contre, il lui est arrivé, quand la cuisine était disponible, de préparer des plats pour des repas spéciaux des OMS.

Sans jamais faire les quarts, il arrivait parfois qu’il travaille de nuit, la veille des «coquetels» donnés en escale, afin de préparer ce qu’il appelle les «miniatures». Avec cette interview, nous apprenons que les menus de l’équipage étaient décidés par le Maître Principal et le Major commis. Il y avait à bord trois cuisines, celle du commandant avec un cuisinier rattaché, celle des officiers élèves et celle du reste de l’équipage. Les menus étaient les mêmes pour tout le monde et les plats étaient préparés par la cuisine «centrale», celle de l’équipage. Les plats étaient ensuite emmenés par chariots vers les deux autres cuisines pour être, une fois sur place, arrangés ou améliorés par les cuisiniers rattachés à ces cuisines.

Patrice avoue qu’être cuisinier sur la Jeanne était un vrai bonheur car le matériel était au top, tant le mobile que le fixe et, de plus, il y avait des fiches techniques pour la préparation de certains plats. Malgré la mauvaise manie de la Jeanne à rouler, le travail ne s’en ressentait pas trop et, en cas de très mauvais temps, il y avait parfois ce qui était appelé «la route alimentaire». Cette «route» est un cap donné par l’officier de quart ou le pacha à l’homme de barre pour ne pas avoir la houle de travers et ne pas trop rouler bord sur bord. Patrice se rappelle que, le 24 décembre, alors que la Jeanne avait quitté Manille pour rejoindre Jakarta, la «route alimentaire» avait été demandée mais fut négligée par l’officier de quart. Suite à un coup de barre malheureux, la gîte fut si importante que le chariot de victuailles bascula dans la coursive. Ce jour-là, le maître principal ne s’est pas gêné pour aller «engueuler» la passerelle !

Quand, en mer ou en escale, le commandant avait des invités, Patrice était souvent sollicité pour donner un coup de main au cuisinier titulaire. A la question de savoir si les gens aux cuisines s’octroyaient quelques extra culinaires, il répond que cela pouvait arriver avec l’utilisation de certains restes de la veille mais sans fantaisie culinaire. A ce sujet, Joël Chandelier me disait que les appelés en cuisine étaient très disciplinés et n’osaient pas utiliser la cuisine à des fins personnelles.

Patrice aimait particulièrement se rendre et travailler à la «légumerie», un lieu où, à tour de rôle, les cuisiniers épluchaient les légumes. Il aimait ce lieu car c’était un endroit calme et donc reposant. De plus, en escale, il appréciait que sa spécialité soit la seule à ne pas participer aux corvées de vivres. Par contre, étant donné qu’il fallait faire de la place avant l’arrivée en escale, on vidait les poubelles par dessus bord, en n’oubliant pas de crever les sacs pour qu’ils puissent couler. Cela se faisait discrètement, la nuit. Il détestait faire cela.

En mer, pendant les périodes de repos, Patrice ne jouait pas aux cartes et lisait peu mais il allait voir des films à la cafétéria ou sur le pont d’envol quand cela était proposé, et possible.

Le personnel aux cuisines était exempté de service (hors tiers). Pendant les exercices de combat ou de sécurité, les cuisiniers se transformaient souvent en brancardiers. Lors des escales, Patrice profitait des mêmes temps libres que les autres marins et il dit avoir souvent été parmi les premiers permissionnaires. Il appréciait bien plus visiter les pays traversés que passer ses journées dans les bars. S’il se souvient avoir travaillé en escale, pour le service du soir rendu facile car tout était froid et préparé d’avance, il ne se souvient pas avoir travaillé le midi.

Si on évoque son escale favorite, il cite sans hésitation celle de l’île Maurice : «C’était comme si j’étais en vacances». Mais on ne peut aborder ses souvenirs de cette campagne sans mentionner, qu’avant ou après l’escale de Cochin, la Jeanne a porté assistance, en mer d’Arabie, à un boat people où il y avait des morts ; et il précise : «aucune presse n’a évoqué ce sauvetage».

Un autre mauvais souvenir, le passage de la ligne avec les mixtures qu’il fallait avaler… un comble pour un cuisinier

Il termine cet interview en affirmant que, comme beaucoup de ceux qui ont eu la chance de faire campagne sur la Jeanne, ce n’est que par la suite et lors de conversations qu’il s’est rendu compte de sa chance et qu’il a ressenti la fierté d’avoir embarqué sur ce prestigieux navire. Car, quoi qu’on en pense: «On ne peut pas oublier».