Interview du MP Thierry LEYGNAC pilote d’hélicoptères

Interview

par Jean-Jacques Dujardin

Je vous offre, grâce à une connaissance de Joël Chandelier, une passionnante interview de Thierry Leygnac, pilote d’hélicoptère ayant fait les campagnes 1986/1987 puis 1987/1988 sur la Jeanne d‘Arc. Compte tenu de notre éloignement géographique, cette rencontre s’est faite par webcam

La première question qui m’est venue à l’esprit fut la suivante : Comment devient-on pilote d’hélicoptère ? La réponse que je reçus, je ne l’attendais pas : «Par un concours de circonstances !»

En fait, Thierry, un homme sportif, s’engage dans la marine en 1978 afin de devenir maître-chien commando. Sans diplôme particulier, il passe les sélections et rentre à l’école de Maistrance de Brest. Désabusé par l’attitude des encadrants commando, il envisage de changer son projet, mais que faire ? Lors d’une entrevue sur les spécialités, il a un très bon contact avec le transfiliste et décide de suivre cette voie. Il obtient son BE transmetteur à Saint-Mandrier (il finit major), puis passe son BAT de transfiliste. Il embarque 2 mois sur le Clemenceau puis, en août 1980, il embarque sur la Galissonnière pour une mission de 2 ans en océan Indien. Malheureusement, le travail qu’il accomplit ne correspond pas à ce qu’il a étudié ; mais le hasard vient à son secours : La Marine nationale recrute des pilotes. Thierry décide de présenter sa candidature et passe avec succès toute une batterie de tests. Il part alors à Saint- Raphaël pour passer le CPAM : durant 3 mois, il va apprendre la théorie du pilotage. Il travaille dur, apprend tout par cœur (il possède une bonne mémoire) et est reconnu apte à découvrir le pilotage. Commence alors l’apprentissage sur un CAP10, petit avion de voltige. Thierry rejoint Cognac où il poursuit, durant 10 mois, sa formation, toujours sur CAP 10 puis sur Fouga Magister, en compagnie d’une promotion de l’armée de l’air. En fin de compte, le bilan est décevant et il avoue très humblement que, malgré son travail, ses notes de pilotage restent moyennes. Ses supérieurs, qui connaissent ses capacités générales, lui proposent alors de s’orienter vers le pilotage d’hélicoptère.

En janvier 1984, Thierry part à Dax sur une base de l’armée de terre pour apprendre le pilotage d’hélicoptère (il est le seul marin). Il commence sur Alouette II, et c’est la révélation. Ses 150 heures de vol sur avion sont un avantage qu’il sait exploiter. C’est ensuite l’école de Lanvéoc-Poulmic où il apprend à piloter l’Alouette III ; il est breveté en décembre 1984 pour la navalisation. Il est toujours second maître.

Durant 2 ans, il officie comme pilote dans l’escadrille 22S de Lanvéoc-Poulmic où il assure une partie école et une partie escadrille de soutien de la région maritime de Brest. Il a l’occasion de faire des embarquements de quelques jours dont un sur la Galissonnière qu’il connaît bien.

C’est enfin en août 1986 qu’il intègre la flottille 35F et se retrouve sur la Jeanne d’Arc pour 2 campagnes.

Sa flottille est sous les ordres d’un capitaine de corvette, lui-même sous ceux du commandant de la Jeanne pour les missions. Le commandant de la flottille s’assure du maintien en forme et en capacités de ses pilotes.

A la question de savoir quelles sont les difficultés pour décoller et apponter sur un navire, la réponse est simple : «savoir être patient» . En effet, si la mer est paisible, il n’y a pas plus de problème qu’à terre mais, si la mer est formée, il faut être vigilant pour se poser au bon moment, d’où «savoir attendre». Le «chien jaune» est très important car c’est lui qui a une vue globale sur l’environnement de l’hélicoptère, ce que n’a pas le pilote qui reste néanmoins maître de son aéronef.

Pour le décollage c’est le chien jaune qui indique quand l’hélico est désaisiné. Pour l’appontage, le seul ordre donné par le chien jaune, et qui doit être impérativement exécuté par le pilote, est la «Remise des gaz» car le pilote ne peut tout voir, notamment sur l’arrière.

L’utilisation des hélicoptères tient bien évidemment compte de l’état de la mer. Il y a des limites de degrés de roulis et de tangage mais il paraît évident que le roulis est plus pénalisant que le tangage qui, malgré ses montées et descentes, est plus facilement supporté par les énormes amortisseurs des hélicoptères, notamment ceux des Lynx dont Thierry possède la qualification. Une qualification spécifique est nécessaire pour chaque type d’hélico et une formation continue entretient cette qualification.

Thierry précise que, pour des nécessités diplomatiques, les plannings de vol sont déterminés en fonction des escales. Les pilotes sont généralement commandés la veille pour le lendemain mais il n’y a pas de vol autorisé à toutes les escales.

En avril 1988 sur la route de Singapour, lors de la recherche des Boat People, Thierry, avec à son bord Jean-François Deniau, se concentre à la recherche en survolant une zone qui ne doit pas dépasser les 60 nautiques autour de la Jeanne.

En dehors des vols, les pilotes ont pas mal de temps libre, ce qui les repose des missions de chasse aux sous-marins (nous sommes encore pendant la guerre froide). Le Lynx pouvait porter des torpilles et un sonar. Un hélico descendait le sonar en mer tandis qu’un deuxième assurait une patrouille autour de lui. Sans point de repère, le vol stationnaire est un exercice difficile.

Quand on évoque les bons moments, Thierry n’a aucune hésitation : il a adoré le survol de Sainte-Hélène, avec beaucoup de montées et de descentes, pour transporter les permissionnaires ; il n’oublie pas, bien sûr, le survol de la fameuse baie de Rio et son gigantesque Christ Rédempteur (30m).

Quand on évoque les mauvais moments, Thierry pense tout de suite à sa femme Pili qui a très mal vécu cet embarquement sur la Jeanne juste après leur mariage, alors qu’elle venait d’emménager en Bretagne et ne connaissait personne.

Thierry a fait 20 ans de Marine et, bien qu‘il fût commandant de bord, il a terminé sa carrière au grade de Maître Principal. Si j’ai pris le temps de longuement raconter le cheminement professionnel de Thierry, c’est qu’il semble aujourd’hui impossible à un postulant ayant le même niveau d’études de devenir pilote d’hélicoptère : il est impératif de passer par l’école navale pour devenir officier pilote.

Pour ceux qui ont vu le film «Océan» de Jacques Perrin, avec notamment le navire Latouche-Tréville dans une mer 10 avec des vagues de 13 mètres, je signale que le pilote de l’hélicoptère était Thierry (60 heures de vols pour 3mn 45 de film) qui m’a précisé que les hélicos étaient très bien adaptés à ce genre d’intempérie.

Début juillet 2021, Thierry était en l’air avec un hélico car il servait d’antenne relais pour la retransmission des images du Tour de France. Thierry vit donc une retraite heureuse et bien remplie !

Un grand merci à Thierry de m’avoir accordé cette agréable interview avec les moyens « modernes » appelés WebCam.