texte de Georges Vignes adapté par Lionel Fromage et Jean-Jacques Dujardin.
Le 8 mai 1945, c’est la fin des hostilités en Europe. Le croiseur Jeanne d’Arc, placé sous le commandement du CV Hourcade, assure les transports de troupes, les rapatriements et les démobilisations sur l’Afrique du Nord et le Liban. Parallèlement des cours de timoniers sont organisés à bord.
Le 19 novembre 1945, la Jeanne est en grande réparation à Oran.
Les cours de timonier sont terminés et le jour des examens est arrivé. Étant bien classé, je pourrai partir en permission 40 jours, sans compter les temps de voyage et l’attente à Toulon. Il faut dire qu’il y a huit mois que je n’ai pas revu les Pyrénées….. Pour cela il me faudra attendre que les premiers permissionnaires soient rentrés.
Une circulaire affichée au BSI demande s’il y a des volontaires pour aller passer 14 jours complets de repos en Autriche dans le Tyrol, à Oberlech, pour faire du ski…Les matelots, fatigués, refusent, sauf moi. Quelle drôle d’idée de décliner cette offre quand la Marine nous assure le transport, un séjour complet dans un chalet en haute montagne ! Mais cela fera perdre au bénéficiaire 8 jours de permission. Cependant, avec un capital de 40 jours, je peux me permettre d’en sacrifier 8 pour l’Autriche ! Sans difficulté je décide mon camarade timonier Fernand à m’accompagner. Originaire de Bordeaux, il n’a jamais vu la montagne et trouve l’idée lumineuse.Nous serons deux sur tout l’équipage à partir en Autriche via Paris pour prendre notre ordre de « mission »… car nous étions en mission (de repos…)

Nous sommes en 1946 et nous allons rejoindre Marseille à bord du croiseur lourd Suffren. La traversée, avec une mer forte et un froid très vif, fut épouvantable. Elle dura 2 nuits et un jour, alors qu’avec la Jeanne24 heures auraient suffi ! A l’arrivée à Marseille, chacun de nous prit la direction de sa ville, Bordeaux pour Fernand et Lourdes pour moi, avec pour consigne de nous retrouver à Libourne le 31 janvier au train de nuit pour Paris afin d’accomplir notre « Mission » en Autriche.
Comme convenu, le 31 janvier, mon camarade Fernand se pointe au rendez-vous pour partir faire du ski en Autriche, vêtu d’une tenue de ville et de petites chaussures, un vrai play-boy bien plus habitué aux pistes de danse qu’aux pistes de ski. Quant à moi, je ne suis guère mieux loti avec mon pantalon vert des chantiers de jeunesse et 2 brodequins canadiens, l’une pointure 42 et l’autre 43, qui m’avaient été attribués lors de ma présence aux FFI.

Au petit matin, nous arrivons en gare d’Austerlitz. C’est notre première visite à Paris. Dans le métro ou dans les rues, les Parisiens marchent et courent dans tous les sens, c’est nouveau pour nous. Ce n’est pas croyable, nous sommes ébahis comme … des provinciaux à Paris.
Le lendemain, nous partons quérir notre ordre de mission dans un centre dépendant du Ministère de la Marine, avenue Kléber. Oh là là, la place de l’Étoile, les Champs-Élysées, à 18 ans, nous n’en croyons pas nos yeux !
En soirée, munis de notre document, nous prenons la direction de la gare de l’Est. Il y avait beaucoup de militaires français et alliés mais très peu de marins. Le train pour Strasbourg étant complet, nous avons fait l’ensemble du voyage debout dans le couloir. A Strasbourg, le pont de Kehl n’existant plus, nous franchissons le Rhin à pied sur des bateaux du génie. Le contrôle de l’armée vise nos ordres de mission. Il faut dire que des marins en ces lieux, en tenue très légère, attirent l’attention au milieu des capotes d’hiver et des manteaux.

En gare de Kehl, nous prenons la direction de Villingen et traversons la Forêt Noire avec un train ferraillant, sans vitres, tiré par une vieille locomotive poussive qui crache une horrible fumée noire. En fin de journée nous atteignons Lindau à la frontière autrichienne où, afin de nous changer et de nous restaurer, nous faisons une halte de 24 h dans un centre militaire.
En gare de Lindau, nous empruntons le train en direction de Bregenz-Innsbruck. Il a neigé et il fait très froid. Cependant, le paysage paraît plus sympathique et semble avoir moins souffert de la guerre.
Nous arrivons en gare de Langen, mais ici, personne ne parle le français et nous ne parlons pas l’allemand. Conformément aux instructions, à la sortie de la gare, nous devrions trouver un moyen de transport pour nous rendre à Oberlech. Devant la station il n’y a personne, à l’exception d’une troïka avec cheval et cocher. Nous nous adressons au cocher par gestes et lui présentons l’ordre de mission bleu, blanc, rouge où est mentionné Oberlech.


Sans rien demander de plus, le brave cocher nous installe dans la troïka, nous enveloppe avec des couvertures et…hue ! en avant ! Les pompons rouges en troïka, cela valait le coup d’œil. Nous franchissons le col de Flexenpass à 1784 mètres puis traversons Zurs, Lech et Oberlech, un hameau magnifique en plein Tyrol, au fond d’une vallée. Ce voyage original dura 4 heures. Pauvre cheval!
Arrivés à bon port, nous prenons possession des chambres bien chauffées avec salle de bains, très confortables. Les mois de hamac sur la Jeanne sont vite oubliés.
Le lendemain, nous partons accomplir notre « mission » et allons louer des skis puis nous nous inscrivons pour les cours. Notre moniteur Hans Muller, ancien champion olympique, fit preuve de beaucoup de patience et pardonna aux pauvres marins leur style de skieurs et leurs nombreuses chutes. En guise d’excuse, nous lui avons expliqué qu’en Afrique, le climat ne se prêtait pas au ski…

RETOUR DE MISSION
Tous les jours, cet ancien champion nous accompagne en randonnée avec notamment une ascension qui nous monte à 2450 m. C’est donc avec zèle que nous accomplissons notre mission. Malheureusement, tout à une fin et nous n’avons pas vu passer les 15 jours dans la neige. Après avoir fait nos adieux à nos hôtes, nous retrouvons le cocher et le cheval pour nous ramener à Oberlech avant de reprendre le train pour Langen puis Bregenz.
Après avoir passé la nuit à Bregenz, chez les chasseurs alpins, nous prenons le même train sans vitres et toujours aussi poussif en direction de Strasbourg. Malgré les courants d’air, la fumée et le froid sibérien, nous arrivons enfin à Kehl. Nouvelle traversée du Rhin sur des péniches, visa de l’armée française à Strasbourg puis, dans un confort précaire, nous regagnons Paris, puis nos villes respectives. En principe il me restait encore une quinzaine de jours de permissions
Après cette longue permission, Fernand et moi devions rejoindre le croiseur !!! Nous avions convenu de nous retrouver en gare de Toulouse pour rejoindre le dépôt de Toulon.
En gare de Toulon, nous prenons la direction du 5ème dépôt, à pied et dans une poussière épouvantable au milieu des ruines. Avec valise et sac marin sur le dos, nous arrivons harassés mais réconfortés à « Bon Rencontre », troquet connu de tous les marins, pour un arrêt casse- croûte.
Arrivés au Dépôt et les formalités traditionnelles effectuées, nous sommes en attente d’un prochain bateau pour regagner Oran. La semaine suivante, c’est l’embarquement à Marseille sur le porte-avions Dixmudepour notre destination, Oran.
Après 2 jours de traversée, nous retrouvons la Jeanne au mouillage en fond de rade, abandonnée et sans équipage. En effet, suite au décès d’un télémétriste atteint du typhus, l’équipage avait été débarqué et le bâtiment mis en quarantaine et désinfecté.
Nous sommes pris en charge par l’infirmerie pour les vaccins réglementaires et, 15 jours plus tard, nous regagnons notre vaisseau où le « bidel », dans sa magnanimité, se contente de relever notre périple en compulsant les dates des gares, des centres où nous avions transité.
Notre mission avait été accomplie. – Vignes Georges – QM Timonier –