par Jean-Jacques Dujardin
Beaucoup de marins de la navale connaissent l’île de Clipperton, soit pour en avoir entendu parler, soit pour en avoir fait le tour avec leur unité, soit, pour les plus chanceux, pour y avoir posé le pied. Cet atoll français perdu dans le Pacifique est situé à 1 300 km au sud-ouest du Mexique mais aussi à 12 000 km de la France métropolitaine. Les unités françaises croisant dans les parages ont pour habitude d’y monter les couleurs et parfois d’y poser une plaque commémorant leur passage.

Cet atoll corallien, de forme subcirculaire de 12 km de circonférence, a une altitude de 4 mètres pour la partie récifale avec un point culminant à 29 mètres pour l’unique rocher de l’îlot. Ce coin de terre a été découvert le Vendredi Saint 3 avril 1711 par les Français Mathieu Martin de Chassiron et Michel Dubocage, respectivement commandants des frégates «La Princesse» et «La Découverte». Ils en dressèrent une carte et la baptisèrent l’île de la Passion. Le nom de Clipperton vient d’un flibustier et naturaliste anglais, John Clipperton qui, suivant certains, aurait croisé au large et, pour d’autres, y aurait débarqué en 1704. Bien qu’aucun écrit ne mentionne son passage, l’histoire retient le nom de Clipperton sans que l’on sache vraiment pourquoi, peut-être à cause d’une légende de trésor ?
Cet îlot possède le seul lagon d’eau douce du monde, d’une profondeur moyenne de 5 mètres avec un maximum de 92 mètres. C’est aussi la seule possession française dans le Pacifique Nord.
Intéressée, non par le phosphate de l’île, mais par sa position stratégique dans le Pacifique face à l’isthme de Panama, la France en prit officiellement possession le 17 novembre 1858 sans qu’aucun état ne vienne contester cette décision. Le projet était de faire un port de relâche pour les navires à vapeur et d’y construire sur le rocher un phare qui serait visible à 30 milles nautiques.
La découverte d’une grande quantité de guano sur l’île incite le Mexique, plus proche, à revendiquer l’île de la Passion et à l’occuper dès 1897. L’exploitation du guano fut concédée à la «Pacific Island Compagny». Par suite de la révolution mexicaine, les bateaux, chargés de l’approvisionnement de l’île tous les deux mois, ne vinrent plus. En 1914, le gouvernement du Mexique oublia la garnison de soldats avec femmes et enfants installée sur place depuis 1906. Ils moururent du scorbut à l’exception de trois femmes, une adolescente et sept enfants qui furent sauvés par le navire américain Yorktown le 18 juillet 1917. Les sauveteurs américains trouvèrent sur l’île le gardien du phare mort la veille, assassiné par les femmes dont il avait abusé pendant deux années. Tout cela construisit la célèbre histoire des «oubliés de Clipperton».
Bien que l’îlot n’ait jamais eu de population française, la souveraineté française fut reconnue le 28 janvier 1931 par l’arbitrage de la cour internationale et du roi Victor-Emmanuel III d’Italie. Néanmoins, le Mexique «traînera les pieds» pour reconnaître cette souveraineté et il faudra attendre 1959 pour le Mexique reconnaisse définitivement que l’îlot est français. C’est le 26 janvier 1935 que le croiseur Jeanne d’Arc marque pour la première fois la souveraineté de la France.
En 1941, alors que l’île est française depuis dix ans, les États-Unis occupent Clipperton d’autorité. Ils ouvrent une passe dans la couronne et nivellent une piste d’aviation (toujours praticable paraît-il).
En 1945, à la suite de la protestation de la France qui vient tout juste d’être libérée, le ministre des affaires étrangères Georges Bidault exige le retrait des États-Unis qui rétrocèdent le territoire à la France le 21 mars 1945, non sans avoir refermé la passe dans la couronne.
Cet îlot perdu a toujours intéressé les scientifiques et on peut affirmer que, depuis quelques années, les visites sont courantes. La première expédition ayant un but d’analyse et non d’exploitation remonte aux 23 et 24 novembre 1898 avec Robert Evans Snodyrass et Edmund Heller lors de l’expédition Hopkings Stanford Galapagos 1898/1899.
De 1966 à 1969 se succédèrent, par périodes de quatre mois, les missions Bougainville de la Marine Nationale française qui réalisèrent des études détaillées, notamment de l’hydrobiologie du lagon et l’étude de la faune.
En 1980, ce fut le passage de l’équipe du commandant Cousteau puis, en 1997 l’expédition franco-mexicaine «surpaclip».
En 2001, visite de la frégate de lutte anti-sous-marine Latouche-Tréville avec à son bord une équipe de la mission française (Passion 2001) dirigée par Christian Jost du CNRS. Des études de la flore et de la faune furent réalisées et des bornes géodésiques furent implantées.
En 2003, la frégate Prairial dépose sur l’atoll l’équipe de l’explorateur français Jean-Louis Étienne. Puis, entre décembre 2004 et mars 2005, une équipe de scientifiques du CNRS, toujours accompagnés par Jean-Louis Étienne, réalisera un nouvel inventaire de la faune et de la flore et étudiera la géologie de l’île.
En 2015, la frégate Prairial dépose une équipe de scientifiques en compagnie du député Philippe Folliot qui devient ainsi le premier élu de la République française à venir sur l’île.
A la suite d’un naufrage datant de l’an 2000, des rats ont été introduits dans cet écosystème fragile qui s’en est trouvé profondément bouleversé. La flore est très rare, consistant à quelques bouquets de cocotiers poussant sur le sol et exposés à une forte insolation et aux cyclones. A cela s’ajoute une cinquantaine d’espèces d’algues. La faune est essentiellement composée de crabes orange de la famille des Gecarcinidae et d’oiseaux puisque l’île est le seul lieu de ponte possible au milieu d’une surface d’océan de plusieurs millions de kilomètres carrés. Cette île abrite la plus grande colonie de Fous Masqués au monde avec 110 000 individus dénombrés en 1997 et en 2001 puis confirmés en 2005. On y trouve également environ six d’espèces d’oiseaux marins mais les Fous constituent 95% de la population. A cela s’ajoutent quelques lézards et des tortues vertes venues pondre sur l’île.

Le 22 décembre 1965, à bord de la Jeanne, j’ai eu le plaisir de voir cet îlot et j’ai pu discuter avec Henri, mon MP qui a eu la chance de poser le pied sur ce bout de terre afin de sceller la plaque que j’avais eu le privilège de réaliser. Il s’était pris un coup de soleil à faire pâlir un dermato et s’était fait grignoter sa chemisette par les voraces crabes orange qui grouillaient. Mais, son plus grand plaisir avait été de prendre dans ses bras quelques Fous Masqués qui, tranquilles, n’avaient aucune raison de craindre les énormes mains de mon chef Henri.
Clipperton, un îlot français qui méritait qu’on s’y arrête.
