Une page d’histoire : Une pincée de culture !

Info et Histoire
Une pincée de culture ! -3

par Jean-Jacques Dujardin

Dans la marine comme ailleurs, nous utilisons des unités de mesure… Nous mesurons nos pièces au millimètre, nos distances parcourues en milles, notre vitesse en nœuds, l’état de la mer en force, les méridiens en degrés etc. Pourtant, il nous arrive aussi d’utiliser une unité de mesure qui n’est reprise ni dans les livres, ni par l’enseignement de nos écoles. Cette unité de mesure, connue de vous tous mais ignorée du langage officiel, s’appelle la « pifométrie ». Issue du jargon populaire, cette expression indique un jugement à vue d’œil, juste au bout du « blair », du « pif », du « tarin », du « tarbouif » et même du « blase ».

La pifométrie est strictement personnelle puisque chacun vient au monde avec son propre pifomètre. Si notre chef d’atelier ordonne au premier péquin venu de mettre une « giclée » d’huile dans un organe, le péquin mettra « sa « giclée », voire une « sacrée giclée », sans qu’elle corresponde forcément à la giclée que souhaitait le chef. Quand une recette de cuisine dit de mettre une « noix » de beurre, vous pouvez légitimement vous poser la question de savoir de quelle noix il s’agit.

Prenons les notions de quantité qui raffolent de la pifométrie.

Si je vous parle de « palanquée », de « tapée » (j’ai encore une tapée de dossiers à me farcir), de « flopée », de « tripotée », de « ribambelle » de « max », de « fifrelin » (unité de très petite quantité qui peut s’apparenter au « chouia »), de « lichette », de « iota » de « derche » (Michel ne travaille pas « derche » mais il touche un « max »), vous avez forcément compris de quoi je parlais. Et puis, si vous prenez un thé, vous pouvez très bien y ajouter un « soupçon », une « larme », un « nuage », une « goutte », et même un « doigt » de lait.

Dans la notion de valeur, on trouve communément la « tripette », la « roupie de sansonnet » ou encore la « crotte de bique » (ton chef, il ne se prend pas pour de la crotte de bique).

Avec la notion d’estimation, la pifométrie prend tout son sens. Ne prenons-nous pas une mesure « au pif », à « vue de nez », au « poil près », à la « poussière », sans oublier la « broutille »?

Pour la notion de temps, qui n’a pas employé les expressions : « il y a un bon bout de temps »? Le bout de temps est une unité classique qui peut s’employer pour le passé comme pour l’avenir. On peut avoir à attendre un « bout de temps » ou évoquer un évènement qui s’est déroulé il y a un bon bout de temps. A ce bout de temps, on trouve des multiples ou des sous-multiples comme le « laps », « l’éternité », « l’instant » le « bail », la « paye », la minute », voire la « plombe ». Il convient de signaler que ces expressions ne s’emploient qu’au singulier.

Si les mesures officielles sont nombreuses pour définir les distances, la pifométrie ne semble pas en reste : le « bout de chemin » ou encore la « trotte », sans oublier le « poil ». Ne mesure-t-on pas à un « poil près » ? Peut-on parler de distance sans évoquer ce fameux « pétaouchnock », lieu forcément trop éloigné ? (Tels que je les connais, ils vont nous coller la prochaine réunion à pétaouchnock).

Les unités de vitesse ne sont pas en reste et, si on trouve « à toute berzingue », et « à toute pompe », on ne peut oublier « à toute vitesse » qui peut avoir des sens très différents. Si on dit : « la voiture roule à une des ces vitesses ! », cela n’aura pas le même sens que si on dit : « le temps passe à une des ces vitesses ». Tout le monde a senti le temps passer vite ou lentement.

L’unité monétaire sait aussi avoir son jargon avec la « pincée », la « poignée » (pour une poignée de dollars), « le paquet » (le patron va toucher un gros paquet).

En ce qui concerne les températures extérieures, les plus utilisées sont « froid de loup », « froid de canard » ou « froid polaire », sans oublier « chaleur de fournaise » ou « chaleur tropicale ». Quant à la fièvre, n’est-elle pas parfois de « cheval »?

Je dois avouer que la marine possède sa propre pifomètrie avec la « trouée », unité de longueur, la « moque », unité de volume, le « corne-cul », unité de force du vent et le « foutro », unité de mauvais temps.

Vous pouvez le constatez, cette « pifométrie » fait partie de votre quotidien et vous l’utilisez sans même vous en rendre compte, dans votre domaine. Bien évidemment, je n’ai fait qu’un survol de ces unités de mesure qui peuvent se compléter par la « perpette », unité de temps bien connue des tolars et la « châtaigne », bien connue des électriciens.

Pour clore ce chapitre « culturel », je ne peux oublier que le pifométricien de base dispose, en plus des unités de mesure évoquées, d’une mesure sans équivalent dans un autre système et qui est non écrite. Cette unité s’exprime par un geste, en étendant les bras à l’horizontale, les paumes parallèles se faisant face, et forcément accompagné de l’expression : « comme ça ». Il paraît que les pêcheurs à la ligne sont friands de cette mesure !