par Jean-Jacques Dujardin
Embarquer sur le navire-école Jeanne d’Arc était un privilège, notamment pour les jeunes appelés ; beaucoup d’entre eux n’étaient en réalité que des jeunes ayant profité d’une ou plusieurs connaissances. Certains diront qu’ils étaient « pistonnés ». Ces jeunes se voyaient alors appelés des « fils d’archevêque ». Mais d’où vient cette expression ?
De l’habitude qu’avaient certains papes d’accorder à leurs parents, et particulièrement à leurs neveux, les privilèges du pouvoir, est né le terme « népotisme ». L’expression « fils d’archevêque » désigne cette fois, à l’image ironique d’une filiation directe, celui ou celle que la position sociale des parents ou amis amènent tout naturellement à jouir de la considération et de l’attention bienveillante des puissants et dont la place se trouve nécessairement être dans les toutes premières. Alors, moi qui suis un appelé ayant embarqué sur la Jeanne, ai-je été un fils d’archevêque ? A vous d’en juger à travers l’histoire de mon embarquement.

Juin 1965. Après mes classes à Hourtin, je me trouve affecté sur le PA Foch en très grand carénage à Brest. Je sais que cette affectation est liée à mon métier de mécanicien de fabrication puisque je possède alors un CAP de tourneur sur métaux. En choisissant la Marine, j’avais espéré dérouler un service militaire (18 mois à l’époque) le plus plaisant possible. Mais, avec une affectation sur le Foch immobilisé jusqu’en mai 1966, j’avais compris que je ne naviguerai jamais et je m’étais habitué à cette idée, d’autant que la vie sur le Foch était très sympa. J’allais régulièrement en permission et j’avais pris mes habitudes à Brest avec mes camarades de l’époque. A bord, la vie était sans surprise et j’avais une très bonne relation avec mon MP à qui je rendais quelques services mécaniques. Nous avions souvent des discussions et je« bavais » devant ses histoires de navigation avec la narration de ses nombreuses escales. Le soir, je me couchais et je rêvais des belles vahinés et des paysages somptueux.
Fin octobre 1965 18h. Alors que je suis tranquillement entrain de jouer au tarot dans ma chambrée, mon MP rentre et m’appelle d’une manière autoritaire que je ne lui connaissais pas : « Dujardin, venez immédiatement dans mon bureau. » Au ton employé, j’ai immédiatement pensé que j’avais fait une « connerie » et que j’allais me faire « remonter les bretelles ». Une fois dans le bureau, mon MP s’assoit à califourchon sur sa chaise et me dit :
« Jean-Jacques (je respire, il a retrouvé mon prénom), j’ai une proposition à te faire mais il va falloir que tu te décides vite, très vite même. » Il m’apprend alors qu’un matelot mécanicien affecté sur la Jeanne vient d’être hospitalisé et qu’il faut le remplacer d’urgence. Il ajoute alors : « J’ai pensé à toi car je sais que tu rêvais de naviguer et c’est une opportunité qui ne te seras pas offerte une autre fois. » Et, afin de bien enfoncer le clou, il précise : « Si tu refuses, tu le regretteras toute ta vie. » Pour dire vrai, je ne savais même pas ce qu’était la Jeanne puisque, pour moi, ce n’était qu’un navire à quai, comme plein d’autres à cette époque. Je reste dubitatif, ne sachant quoi répondre car, en réalité je me trouve bien sur ce Foch. Je comprends qu’il attend une réponse immédiate ou cette proposition sera faite à quelqu’un d’autre. Sans réfléchir davantage, je dis : « oui, porte-moi volontaire. »
Ce que je ne sais pas, et que j’apprendrai plus tard, c’est que ce remplacement de matelot est soumis à la Direction Militaire pour une enquête de moralité. Rien n’est donc joué, il faut attendre l’accord parisien qui ne viendra qu’une semaine plus tard, très exactement le 5 novembre, soit 3 jours avant le grand départ. Le 6 novembre, je quitte le Foch, embarque sur la Jeanne et le 8, c’est l’appareillage pour un périple dont j’ignore tout. C’est en mer que j’apprendrai que je viens de partir pour un tour du monde de 221 jours et 21 escales avec un retour le 16 juin de l’année suivante. Autant vous dire que les débuts ne furent pas faciles car je connaissais rien, ni le navire, ni les copains, ni mon travail, ni même les mouvements du navire qui, en ce début novembre dès la sortie du goulet ont su me montrer ce qu’était le métier de marin. Dans ce domaine, la Jeanne savait y faire !
Alors, je suis un fils d’archevêque ou pas ?