par Jean-Jacques Dujardin d’après les commentaires de Raymond Renucci.
En juillet 1947 le croiseur Jeanne d’Arc est à quai à Brest afin de recevoir l’entretien nécessaire après sa dernière campagne et ainsi se préparer pour la prochaine. La quasi totalité de l’équipage est donc envoyée en permission à l’exception de quelques volontaires chargés de la maintenance et de la sécurité du bord. Mon père est de ceux-là.
Le 28 juillet mon père est de permanence à l’aubette quand, vers midi, il voit une fumée orange se dégager de la cale d’un bateau en cours de déchargement au 5ème bassin de commerce. C’est l’«Ocean Liberty», un liberty-chip norvégien qui est en feu. Les fumées très denses enveloppent tout l’arsenal, la ville, les alentours et les flammes finissent par se communiquer aux entrepôts du quai Ouest.

L’incendie est d’autant plus grave que ce navire transporte 3 000 tonnes d’ammonitrates, un engrais hautement explosif et ce, à proximité de 350 tonnes d’hydrocarbures stockés en fûts, le tout entouré de dizaines de tonnes de pièces de rechange pour tracteurs, grues, locomotives. Les autorités déclenchent l’alerte rouge. A 14h00, l’équipage est évacué par le remorqueur portuaire «Plougastel». Faute de pouvoir venir à bout des flammes, les secours décident d’écarter le navire pour le placer le plus loin possible dans la rade. Le vent soufflant du Nord-Est rend le remorquage difficile. L’Océan Liberty s’échoue quelques centaines de mètres plus loin sur le banc de Saint-Marc.

La marée descend et le navire restera bloqué malgré toutes les tentatives du remorqueur pour le faire bouger. Les secours tentent alors de le «pétarader» mais les tentatives échouent. Sans prendre conscience du danger, des centaines de Brestois se rendent à proximité pour regarder l’incendie du bateau. En rade, les opérations d’arrosage depuis un bateau-pompe continuent. A 16 heures, la canonnière «Le Gournier», une prise de guerre faite sur les Allemands, tente de pratiquer une brèche sous la ligne de flottaison du cargo norvégien, grâce à des obus à charge non explosive afin que l’eau de mer s’engouffre et éteigne l’incendie. Mais la tentative échoue. Le directeur de la compagnie des Abeilles, Yves Bignon, propose d’intervenir en pratiquant une nouvelle brèche grâce à des explosifs. Après accord des autorités, une première charge est placée dans une bouée mais, une fois celle-ci posée le long de la coque, le vent l’éloigne. A la seconde tentative, c’est la mèche qui fait long feu.

Le sort s’acharne et vers 16h30 l’incendie touche les cales pleines de nitrate. Yves Bognon s’approche à nouveau à bord du navire avec sa vedette pour tenter de déposer une troisième charge explosive quand, alors qu’il est à moins de 50 m du navire, celui-ci explose. Il est 17h30. Un souffle terrible envahit la ville de Brest et balaie toutes les vitres sur son passage. L’énorme explosion est perçue à une centaine de kilomètres à la ronde mais le pire survient juste après car une pluie métallique bombarde Brest. Des morceaux de navire frappent au hasard dans un rayon de plusieurs kilomètres, s’abattant sur les hommes comme sur les habitations.
A ces scènes s’ajoute un raz de marée qui déferle sur la plage du Moulin-Blanc envahie de baigneurs. La panique règne partout. Une immense colonne de fumée rouge provient des entrailles de l’Océan-Liberty. La catastrophe provoque un grand émoi à travers le monde. Des témoignages de solidarité sont envoyés par centaines, comme celui du maire de Texas City ou encore le chèque de un million de francs signé par Eva Peron au nom du gouvernement argentin. Le bilan est terrible : 22 morts, 4 disparus et des blessés par centaines.
Brest, qui renaissait à peine des cendres de la seconde guerre mondiale, retombe à nouveau dans le chaos. Par solidarité avec les familles des victimes, Yann Camus créera la «Kevrenn Saint Marc». Au final, les dégâts furent considérables, nécessitant des années de reconstruction
Quant au croiseur Jeanne d’Arc conçu pour supporter des moments difficiles, il s’en sortira avec quelques dégâts mais sans commune mesure avec ceux vécus par la ville de Brest et ses Brestois.