Par Jean-Michel Bergougniou
Les sonneries (petit-déjeuner, les rations, déjeuner) et les repas rythment la vie à bord et apportent du réconfort aux marins… et que dire de la boisson : en effet, si l’homme peut jeûner de nombreuses semaines, il tient moins de trois jours sans eau !
Et le droit à l’alimentation des marins est même défini par les textes.
Par ailleurs les expressions ne manquent pas pour définir sa faim ou sa soif : avoir les crocs, avoir la dalle en pente, une faim de loup, crever la faim, crier famine, avoir l’estomac dans les talons, rester sur sa faim, avoir une p’tite faim, aller à la graille, s’appuyer (un repas), bâfrer, becqueter, becter et bien d’autres …
Et, comme le dit Auguste Colombié dans un traité de 1906, «Il y a un abîme entre la gourmandise des Romains nécessitant le vomitif pour jouir d’une nouvelle déglutition, la gastronomie gloutonne, dont les conséquences sont l’indigestion, les troubles et la goutte, et la science culinaire qui a pour but la véritable recherche de la santé par la cuisine, qui entretient la virilité, le fécond développement des forces vitales et maintient les facultés intellectuelles dans leur intégrité. Cette lacune doit être comblée par nous ; c’est à la France qu’est dévolu l’honneur de mettre en pratique la cuisine hygiénique, comme elle l’a déjà fait pour la cuisine classique». Et il ajoute: «Jusqu’à ce jour, les importantes fonctions de l’art culinaire ont été généralement confiées, dans les maisons particulières, à des personnes du sexe faible, dont la plupart sont illettrées, peu studieuses et d’une ignorance à ne pas distinguer le persil de la ciguë.» Comme on dit dans la Royal Navy : No comment !
Continuant les recherches culinaires sur le site Gallica de la BnF, je suis tombé (sans trop me faire de mal) sur cet article concernant un curieux testament que je vous livre.
La Plage : feuille trouvillaise 28 décembre 1884
Le 4 octobre dernier (1884) mourait à Paris un vieillard de 75 ans, nommé Félix Durijot et qui avait été, en son temps, une véritable célébrité culinaire. Après avoir passé quelques années dans les cuisines du roi Louis-Philippe, où il était second chef, il avait pris la direction de celle des Frères-Provençaux et il avait fini par se retirer avec une petite fortune, qu’avaient accrue d’heureuses opérations de bourse.
A sa mort, il avait bien près de deux cent cinquante mille francs. Ces deux cent cinquante mille francs, il les laissa par testament à ses deux neveux, MM Jean Durijot et Pierre Mourrier, mais ce testament contenait une clause des plus singulières que nous copions textuellement.
«Voulant être utile après ma mort à mes concitoyens et trouvant que les épitaphes où sont célébrées les vertus d’un défunt ne servent à rien, j’ordonne que la mienne soit remplacée, sur mon monument funéraire par un cadre en bronze couvert d’un grillage et fixé au haut d’une colonne de marbre qui portera simplement mon nom. Chaque jour, par les soins de mes héritiers, une recette de cuisine, très lisiblement écrite, sera glissée dans la rainure du cadre.

J’en laisse, à cet effet, trois cent soixante-cinq que l’on trouvera dans ma caisse. Au bout d’un an, on recommencera, et ainsi de suite. Comme cela, tout en allant visiter leurs morts, les personnes désireuses de s’instruire pourront rapporter du cimetière d’utiles renseignements.
En cas de non exécution de cette clause par mes héritiers susnommés, ma fortune toute entière reviendrait à l’Assistance Publique. Ecrit de ma main et signé par moi-même à Paris dans mon domicile 4 rue des Moines le 6 avril 1878, étant sain de corps et d’esprit.»
La commission des épitaphes a cru devoir, parait-il, s’opposer à l’accomplissement de cette fantaisie de la dernière heure. Mais … – ô complication douloureuse ! par suite de la non-exécution de la clause, le notaire du défunt se refuse à envoyer en possession les deux neveux, qui vont plaider.

Sources : La cuisine bourgeoise : traité pratique à l’usage des jeunes filles, guide indispensable de la maîtresse de maison…: par Colombié Auguste (1845/ 1920).