Les recettes de Tante Jeanne : des recettes

1919 cuirassé Jeanne d'Arc

Par Jean-Michel Bergougniou

«C’est curieux chez les marins, ce besoin de faire des phrases». Mais parfois pas besoin de faire des phrases, lire un menu suffit.

Qui se souvient de «l’étui à cigarettes» ou du «six-tuyaux» ? Eh oui, malgré ces surnoms peu glorieux, un croiseur de la marine nationale portant le nom de «Jeanne d’Arc» a navigué avec ses 6 cheminées de 1901, date de sa mise en service, à 1933, date à laquelle il est rayé des cadres. «Paix à ses cendres».

Six cheminées, vous parlez d’un fumoir … mais ce qu’il faut savoir c’est que, de 1919 à 1928, ce glorieux navire à 48 chaudières (à charbon, je n’ose imaginer les corvées et la fumée) a servi à la Division des Écoles de l’Océan, école d’application, durant 9 campagnes.

Combien de cuisinières, de fourneaux, de marmites ? l’histoire ne le dit pas.

L’équipage étant composé de 651 officiers, officiers mariniers, quartiers maîtres et matelots, on peut supposer que c’était chaud en cuisine, peut-être même très chaud, «chaud devant».

Question fumée … à bord les marins, habitués des coups de tabac, utilisaient la pipe : un paquet de tabac, «du gris« que l’on prend dans ses doigts, du «caporal« (à ma connaissance, il n’y eut jamais de «quartier maître») permettait la bourrée des cigarettes ; mais de combien de cendriers disposaient-ils ?

C’est Louis le treizième et Louis le quatorzième qui introduisent le tabac dans les armées et le rendent gratuit. Colbert institue un monopole d’état et n’instaure la gratuité que pour certains conflits. Ordonnance pour les armées navales de 1689 : « Déffend Sa Majesté à toute personne de prendre du tabac en fumée avant le soleil levé, ny après le soleil couché, ny même pendant qu’on célèbrera la Sainte Messe ou que l’on dira les prières ; et ceux qui en voudront prendre dans les heures permises, se retireront vers le mast de misaine, & n’en pourront prendre ailleurs, & auront devant eux une baille remplie d’eau pour éviter les accidents du feu» (livre IV titre III, La police sur les vaisseaux, art. XIX).

Napoléon restaure la gratuité en cas de guerre. Les marins chiquent et prisent, la pipe est reine mais la cigarette va supplanter le brûle-gueule. La râpe à tabac est un outil indispensable ainsi que les boîtes à tabac.

Durant la guerre de Crimée, les cigarettes turques sont fort prisées (comme le tabac). Pourquoi diantre nous parle-t-il de tout cela ? Vous allez le savoir bientôt.

Si on connaît parfaitement les escales du PH, je pense qu’on connaît moins bien les escales de ses prédécesseurs.

J’évoquerai ce jour Jacques Brel et sa chanson «KnoKKe-le-Zoute». Knokke-le-Zoute, un nom qui fait rêver ? Pas certain. Pas sûr non plus qu’une Jeanne y ait fait escale mais, pour moi, la chanson évoque, au-delà «des cieux bas du plat pays», ceux ensoleillés et lointains d’escales tropicales et exotiques qui conviennent parfaitement à un marin en goguette, prêt à courir le guilledou. On y évoque l’Amérique du Sud, Caracas, Panama et les fameux cigares Partagas, toute la puissance de Havane. J’aime bien, dans la description de la marque, ce commentaire : «les cigares Partagas présentent une qualité irréprochable avec des modules qui conviennent à toutes les occasions grâce à des saveurs et des arômes différents en fonction de la série choisie».

Justement, parlons de Caracas, au Venezuela. Le 9 janvier 1921 notre étui à cigarettes y était en escale dans le cadre de la formation des aspirants, et un repas est servi à bord.

Nous voilà donc revenus à notre sujet «les recettes de Tante Jeanne». Un solide appétit nos anciens … Écoutez un peu. Après les hors d’œuvre (non précisés mais certainement multiples), un consommé à la romaine puis une omelette aux petits pois qui sera suivie d’un riz à la milanaise… «c’n’est pas fini« … On enchaîne avec des côtelettes de porc à la demi-glace. On passe aussitôt au chateaubriand grillé sauce maître d’hôtel avec, bien entendu, des pommes frites. Quelques fruits comme dessert s’il reste de la place… ça c’est pas sûr. Statistiquement, combien de temps faut-il pour consommer tout cela ? On piquera plus facilement un roupillon que le quart. Bien entendu des vins (et des cafés) sont servis.

Et voilà que j’arrive à mon propos liminaire. Notre «étui à cigarettes» s’enfume et mérite son surnom : sont offerts aux convives cigares de La Havane, cigarettes vénézuéliennes, cigarettes égyptiennes et pour finir, évidemment, du champagne.

Je ne pense pas qu’après un tel repas, certainement réservé aux officiers, ceux-ci aient été capables d’être au poste d’appareillage … Tante Jeanne leur souhaite une bonne sieste !