par Nicole Capoulade

Le capitaine de vaisseau Bertrand Demez,
second de la Jeanne d’Arc lors de la campagne 2006/2007
L’album de cette campagne commence par le texte de Bernard Moitessier : « La mer me dit des tas de choses que je commence seulement à comprendre. C’est pour ça que je continue. Il faut aller plus loin».
En tournant les pages, j’ai retrouvé des officiers de marine déjà croisés à bord. C’est tout naturellement que je me suis adressée au CV Bertrand Demez qui s’est vu proposer le poste de second sous le commandement du CV Gilles Tillette de Mautort, commandant le groupe école d’application des officiers de marine et le porte-hélicoptères «Jeanne d’Arc », opportunité qu’il ne refusera pas ! « Ce poste est très enrichissant compte tenu de la dimension du bateau, des missions, de la formation école. La Jeanne était un bateau extrêmement attachant qui avait une âme ! » Beau challenge à relever et bien exprimé par le pacha : « Descendre en soi plus qu’un court instant, partager l’aventure, la vivre en équipage, essayer malgré tout d’apprivoiser le temps, où doit-il nous mener cet étrange voyage ? »

Rappelons les attributions générales du commandant en second. Il assure la permanence et la continuité du commandement lors de l’absence du commandant en titre et veille à la cohérence dans l’exécution des différentes tâches. Il dispose pour cela d’attributions de commandement, de coordination, de surveillance et de contrôle. Il dirige la préparation générale des missions, les opérations de surveillance et de contrôle internes, l’activité générale des organisations
« sécurité-prévention » et « protection », la sûreté de l’élément, la gestion du personnel militaire et la préparation des actes de gestion du personnel. Il prend le commandement de l’équipage, coordonne l’activité de chacun des commandants adjoints dans leur domaine d’action, coordonne l’activité des compagnies, anime la démarche qualité de l’élément. Il est présent aux exercices et aux mouvements dirigés par le commandant, en surveille le déroulement et se porte aux endroits où il juge sa présence nécessaire.
« Sur un bâtiment de la Marine Nationale, le « second » est le représentant et le suppléant désigné du commandant, surtout sur une grosse unité comme le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc. Même si les effectifs ont été réduits dans le cadre de mesures d’optimisation, l’équipage pouvait varier de 600 à 800 personnes avec le groupe-école embarqué. Qui dit« bâtiment ancien » dit du matériel nécessitant beaucoup d’interventions humaines d’où l’explication d’un équipage aussi important. Naturellement pour faire fonctionner l’ensemble, il était indispensable de coordonner l’action des différents groupements, énergie, aviation, équipage avec à la tête des officiers supérieurs tout à fait capables de faire fonctionner ces équipes tout en sachant que se rajoutait la strate école.»
L’album de campagne 2006/2007 est très professionnel. Le CV Demez explique : « Telle était la volonté du commandant Gilles Tillette de Mautort qui y a apporté sa touche personnelle. Cet album a été monté avec un groupe de projet en plusieurs étapes. Il ne s’agissait pas d’y travailler un mois avant la fin de la campagne. Chaque étape était contrôlée avec la volonté d’améliorer les choses. Le livre ne devait pas simplement être un album de photos mais raconter l’histoire de cette campagne, la personnaliser au-delà des photographies. Chaque mission est différente. Le parcours de la Jeanne est spécifique tout comme les gens à bord sont nouveaux. Cet ouvrage devait raconter leur histoire, retranscrire cette différence avec un mélange de textes, de photos et de dessins, tout comme l’équipage du moment devait personnaliser ce voyage et garder ses spécificités.
Mais il ne faut pas oublier le caractère particulier de la mission 2006/2007 qui était une mission difficile. « C’était une des premières fois où la Marine française retournait au Viêt- Nam. Pour cette escale aux caractères diplomatique, historique et logistique particuliers, la première difficulté a été de l’organiser. À l’origine, les ordres étaient de faire escale au plus proche de Hanoï, la capitale, puisque les escales de la JDA ont toujours un caractère officiel mais les autorités centrales avaient perdu de vue qu’à l’époque de l’Indochine les escales des grosses unités se faisaient au mouillage ! Le tout était de savoir si, en 2007, la Jeanne était capable d’aller à quai à Haïphong ? Problématique toute simple au niveau de la cartographie. Mais nos cartes françaises étaient anciennes ! Les cartes étrangères n’avaient pas beaucoup plus d’éléments. Comme les responsables du bord sentaient une difficulté pour la mise en place de cette escale phare, le soutien de l’état-major de la marine a été demandé. Un capitaine de frégate de réserve a été envoyé 15 jours avant pour réaliser une enquête logistique et trouver des solutions avec l’attaché de défense. Ce dernier a confirmé qu’on pouvait bien aller à quai, les Vietnamiens ayant fait creuser un nouveau chenal qui traversait désormais les marais du delta du fleuve rouge. Mais la JDA avait trop de tirant d’eau et dut rester au mouillage. Des vedettes de transport de passagers, affrétées en Thaïlande, furent utilisées pour transporter l’équipage à terre. Étant donné que les équipages de ces vedettes ne connaissaient pas bien le chenal, des chefs de quart de la Jeanne furent mis à bord pour éviter les erreurs et assurer la sécurité de l’équipage qui pouvait bénéficier de 36 heures à terre. Le GeorgesLeygues, la conserve de l’époque, put prendre le chenal et aller à quai mais ces questions se sont réglées à la dernière seconde avec les autorités vietnamiennes ».

« La JDA est un bateau qui avait des capacités énormes avec une plate-forme hélico capable d’accueillir plusieurs hélicoptères en même temps, un équipage nombreux, un poste de commandement capable de mener des opérations d’assistance aux populations. L’arrivée à l’escale de la Réunion se fait à la fin de la période des cyclones mais des dépressions continuent de passer, ce qui explique la catastrophe qui s’est produite à Madagascar le 11 mars avec le passage du cyclone Indlala ». Une opération de secours malgache s’est montée à partir de la Réunion. Sur une des photos de l’album de campagne, une partie de l’équipage est en train de charger tout le stock de la Croix Rouge à mains d’hommes : les tentes, les moyens d’assainissement d’eau, les stocks de vivres de première urgence. Il fallait embarquer tout le matériel et le lendemain, au large de Madagascar, tout déposer par hélicoptère.

Une autre photo immortalise la rencontre à terre du président de la République malgache et du CV Demez. Les Français étaient les premiers à intervenir. Beaucoup d’agriculteurs avaient tout perdu dans cette zone très difficile d’accès avec les montagnes à franchir et le manque d’infrastructures. Un autre moment nous a marqué durant ce mois de mars 2007, c’est la montée à bord de la navigatrice Maud Fontenoy.
La problématique du port de Saint-Denis à la Réunion est qu’il est très sensible à la houle. Un soir où je dînais dans un restaurant, l’officier de garde m’appelle pour m’informer : » Commandant, on est en train de casser toutes les aussières « . On a alors réquisitionné tous les gens à bord pour s’occuper des aussières et stabiliser le bateau. Même les aussières en acier, ou springs, cassaient ! On a repris l’amarrage en essayant de donner plus d’élasticité afin que les aussières travaillent moins et nous avons dû appeler un remorqueur du port pour venir nous maintenir. Nous étions à deux doigts d’appareiller. Ceux qui avaient fait venir leur famille sur place s’en souviennent car ils ont dû les laisser dans les restaurants ou les hôtels.
Lors du passage du canal de Suez le 24 décembre 2006, nous avions vécu une situation similaire. A l’origine, on devait ravitailler au mouillage à l’entrée du canal de Suez mais une très mauvaise météo nous en a empêché. Le canal a été franchi dans la journée du 24 et, à la sortie, il nous a fallu mouiller pour ravitailler. Comme il y avait de grosses quantités de carburant à prendre, le ravitaillement s’est fait avec deux barges, une sur bâbord, une sur tribord. Pendant ce temps, les festivités de Noël avec le réveillon s’organisaient. Une partie de l’équipage fêtait Noël pendant que l’autre était en plein travail pour gérer le ravitaillement en gazole ! Un Noël particulier pour les mécaniciens qui ne purent pas participer pleinement aux réjouissances, ceci montrant bien l’imprévisibilité du métier de marins » !
Pendant que le CV Demez traitait les affaires à bord avec beaucoup de simplicité, son épouse Marie-Christine s’impliquait dans le soutien aux familles grâce à l’association des anciens marins de la Jeanne d’Arc. En tant que femme de marin, elle sait que les familles sont importantes et elle a beaucoup œuvré avec Damienne Legay, Chantal Garet, épouses du COMANAV et du COMAEQ, sans oublier Martine Guerry, fidèle de l’AAMJDA.
Il était de tradition, avant de partir en mission, que le commandant et le second rassemblent les familles et les bénévoles de l’association pour faire les présentations, expliquer les rôles et les attentes de chacun. C’est au Cercle Naval que Marie-Christine Demez a rencontré Jean-Jacques Messager, alors président de l’association de Brest qui organisait depuis 1997 tous les arbres de Noël de la Jeanne, que le bateau soit à quai ou en mer ; suivait ensuite la galette des rois. Il y avait également l’organisation des rencontres tous les deux mois aux Cercles de la Marine pour que les familles trouvent des solutions à leurs difficultés. Des volontaires participaient à l’organisation où excellait Serge Selvatico, champion de l’intendance. Puis, courant mars, le film de la mi-campagne, présenté par le BLF (Bureau de liaison des Familles), rassemblait les familles avec un contact téléphonique direct avec le commandant de la Jeanne d’Arc, à la condition que la situation en mer le permette. Marie-Christine, proche des gens, a toujours été partie prenante pour les suivre et maintenir le contact, aussi bien par téléphone, plusieurs fois pendant la mission, que par courrier. Ses lettres étaient toujours un événement, divinement bien écrites et riches en informations passionnantes ! Sa très grande générosité et ses qualités humaines ont beaucoup facilité la vie des familles. L’association de Paris, sous la direction de Lionel Fromage contribuait activement à la vie globale de l’association et participait financièrement de façon importante sous l’œil vigilant du trésorier Maurice Cabaret. » Soutenir les familles est noble mais pour que ça fonctionne, rappelle Bertrand Demez, il faut que les familles adhèrent. Marie-Christine s’est beaucoup attachée à contacter les gens, répondre aux demandes. »
« Il faut retenir que la Jeanne d’Arc était un outil magnifique, certes ancien, mais qui a quand même convaincu tout le monde, au travers de sa mission école, que ce principe devait être conservé : naviguer loin, longtemps, en équipage. Même si on n’a pas reconstruit le même type de bâtiment, le principe de cette mission école a été gardé. Les équipages et les anciens marins de la Jeanne d’Arc ont fait un travail remarquable car le témoin a bien été passé mais dans une autre configuration que celle connue avec un bâtiment dédié. Récemment je parlais avec un jeune enseigne de vaisseau qui vient de sortir de la mission Jeanne d’Arc. Quelle leçon en a-t-il tiré ? Il a répondu qu’il comprenait mieux le métier de marin qui le passionnait encore plus que lorsqu’il était rentré à l’École navale. Le déclencheur a été la mission Jeanne d’Arc ! »
Les commandants adjoints du CV Demez reconnaissent en lui un grand officier de marine, très bon marin et grand travailleur qui, tout en ayant une grande rigueur dans le travail, a su créer des relations humaines chaleureuses et une ambiance mémorable à bord. Comme il disait souvent, « R.M.P. » ! Pour ceux qui ne connaissent pas l’expression, je traduirais sobrement par « Tout est clair, vous pouvez y aller »! Ceux qui savent souriront !