Interview de Christian Fileaux

Interview

Par Jean-Jacques Dujardin

Breton de naissance, Christian vit dans une ambiance marine puisque son oncle et son grand-père sont d’anciens marins. Dès l’âge de 9 ans il sait qu’il veut être marin. A 15 ans et demi il tente d’entrer à l’école des mousses mais il est refusé pour cause d’insuffisance pondérale ! A 17 ans et trois semaines, le 31 août 1970, sûrement après avoir gagné en poids, il est admis et s’engage pour 5 ans. Il passe 45 jours en formation à Hourtin, puis 4 mois à Rochefort pour recevoir la formation de fourrier. Il sort matelot fourrier de 1ère classe.

Il embarque ensuite sur le navire océanographique D’Entrecasteaux, un bâtiment qui transporte un bon nombre de scientifiques. Pour l’anecdote, Christian dit avoir eu une seule fois le mal de mer, c’était… à quai sur ce navire. Ce sera ensuite la BAN Lanvéoc Poulmic et enfin, il embarque le 1er août 1973 sur la Jeanne d’Arc en tant que QM.1 fourrier. Il y a un bon nombre de fourriers sur la Jeanne mais lui est affecté au bureau administratif où son action principale sera la solde et le paiement des diverses indemnités accordées au personnel du bord. Et, bien sûr, comme tous les fourriers du Bureau administratif, il accomplira des tâches de banquier, comme la distribution des billets Jeanne d’Arc et surtout l’attribution des devises lors des escales. Sa spécialité ne l’exempte pas des postes de combat, des rondes et des exercices de débarquement. Les fourriers n’ont pas de privilèges particuliers, mis à part une certaine complaisance de la part de tous, car ceux qui détiennent les cordons de la bourse ? sont toujours des amis !

Christian garde un très bon souvenir de l’ambiance générale mais il évitait le contact avec les camarades ayant une appétence particulière pour les boissons alcoolisées. Il a d’ailleurs eu des problèmes relationnels avec son chef direct qui ne se privait pas du cambusard.

Quand on évoque les bons souvenirs, sa réponse est directe : « Comment oublier un tour du monde comportant 26 escales ? Comment oublier le Japon dont la vie est si différente de la nôtre, ou encore Hong-Kong, la promenade sur un éléphant à Ceylan, sur un dromadaire à Marrakech… ?»

Il y a aussi quelques mauvais souvenirs dont celui qui lui reste en travers de la gorge : la déception vécue le jour du départ. En effet, ce jour-là, ses parents étaient venus de Rennes à Brest et avaient embarqué sur un bateau chargé d’escorter la Jeanne avec les familles jusqu’à la sortie de la rade. Mais le chef, ayant estimé qu’il y avait du retard dans la gestion financière du bord, refusa à son équipe d’aller sur un passavant afin de saluer une dernière fois les parents. Le plus drôle est que les parents de Christian l’ont reconnu et l’ont salué alors qu’il était sagement assis à travailler dans son poste.

Christian admet que le premier mois fut difficile, la famille et la petite amie lui manquaient. Puis, les 5 mois qui ont suivi furent superbes, seul le dernier mois de mer ramena de la nostalgie et fut marqué par une hâte de rentrer.

Quand il évoque ses souvenirs, il parle de l’apartheid qu’il a vu au Cap. Par exemple, au bureau de poste, il a été frappé par le partage de l’espace en deux parties égales, un côté « black only » et l’autre « white only » ; séparation qu’il retrouvera au restaurant à la montagne de la Table qui dominait toute la ville.

Le passage de la ligne lui laisse un souvenir impérissable puisque, pour une raison inconnue, Neptune l’a désigné pour un deuxième tour, ainsi il a été baptisé 2 fois dans la même journée. Il pense que ce traitement était dû à sa spécialité qui lui donnait un certain pouvoir sur ses petits camarades.

Il refuse de faire une deuxième campagne car il ne souhaite pas continuer de travailler avec le même chef pour cause d’incompatibilité. Le commissaire du bord ne lui donne pas tort, mais la hiérarchie est la hiérarchie, quels que soient ses défauts. On lui propose alors une affectation au CAM 5, Centre administratif de la Marine à Paris, en lui promettant une formation avec majoration de points pour un avancement. Il travaille à la solde des officiers mais, arrivé en fin de contrat, il n’a pas reçu la formation promise. Déçu, il quitte la marine après 5 ans et demi de service (décision qu’il regrettera toute sa vie). Il passe alors trois concours (SNCF, ORTF et Police nationale). Il est reçu aux trois et choisit la police nationale et servira dans la police judiciaire, aux renseignements généraux. Il finira commandant et souvent, les quatre galons qui ornaient son uniforme, l’ont toujours ramené à ce questionnement :

« si j’étais resté dans la Marine, ces quatre galons auraient-ils été posés au même endroit… ? ».