par Nicole Capoulade

Nicole Capoulade qui, depuis 2003, a eu le privilège d’embarquer régulièrement dans le but de mettre en exergue l’excellence des cuisiniers de la marine, du porte-avions Charles de Gaulle au SNLE Le Terrible, est allée interviewer Didier Nyffenegger pour les anciens marins la Jeanne d’Arc.
Ne soyez pas surpris du ton choisi pour retracer le parcours de ce charismatique « pompon rouge » devenu, à la force du poignet, Capitaine de Frégate. Ce brillant parcours, décrit à la fin de ce récit, est celui de l’homme qui est l’instigateur de la dernière montée en puissance du porte hélicoptères Jeanne d’Arc et, la larme à l’œil, « la mise bas des feux ».

Nous avons souhaité, à travers Didier Nyffenegger, personnage haut en couleur tels les Looneys Tunes1 qu’il affectionne et qui naviguent à ses côtés, mettre l’accent sur les cou- lisses de sa vie à bord. Quelques anecdotes souligneront le professionnalisme des marins, leur polyvalence, leur sens des responsabilités mais surtout leur réactivité, ce qui est important quand on est chef machine et / ou chef Sécurité. Les faits cités confirmeront qu’un marin sait tout faire ! Mais aussi, qu’une seule devise est appliquée quand l’enjeu est important « Tous pour un » !
Adolescent, Didier n’a qu’une envie, partir le plus loin possible de son père. La Marine est pour lui la solution idéale. Connaissez-vous un autre employeur qui vous offre deux tours du monde, vous permet de gravir tous les échelons en vous donnant les meilleures formations, sans compter l’opportunité de dépasser vos propres capacités car entouré par des équipes performantes?

La Marine offre à Didier un feu d’artifice de rencontres inoubliables et d’anecdotes qui lui forgeront le caractère. Le gouffre qui existe entre les messages attendus et les messages officiels, Didier Nyffenegger a pu le mesurer régulièrement. Ses choix, souvent contrariés, et les nombreux rebondissements l’obligeront à s’adapter et à relever tous les défis comme le prouvent ses nombreuses récompenses : Chevalier de la légion d’honneur – Chevalier de l’ordre national du mérite – Chevalier du mérite maritime – Médaille d’or de la Défense Nationale – Titre de reconnaissance de la nation – Croix du combattant – Commémorative française Outre-mer – Arabie Saoudite – Koweït – OTAN – Union Européenne Occidentale – Médaille des sports américains.
1 Série de dessins animés propriété de la WB (Warner Bros)
En 1993, après un passage sur la FASM Latouche Tréville, année de la féminisation de la Marine, Didier s’attend à embarquer comme chef machine sur l’aviso l’Herminier dont le moteur est un prototype. Quand le message officiel tombe, il est catapulté sur le Clemenceau à Toulon. Ironie du sort, il est de la promotion maistrance du même nom. Une fois encore, il est obligé de partir en célibat géographique. Didier regrette de ne pas voir grandir ses enfants mais a la fierté d’avoir pleinement contribué à leur naissance en remplaçant au pied levé la jeune stagiaire infirmière incapable de brancher l’oxygène lors de la naissance de sa fille Cécilia et, quelques années plus tard, lors de la naissance de son fils Thomas, en aidant le médecin épuisé par une succession d’accouchements une nuit de pleine lune.

Malgré ses craintes, il passe deux années extraordinaires sur le PA comme patron du groupe arrière, machine arrière, et compartiment de mouillage avec 150 marins et quelques appelés sous ses ordres. Didier réalise qu’ils ne savent pas tous vraiment lire et écrire et constate, heureux, que grâce à « l’université Clemenceau » du bord, tous sortent en sachant lire, écrire et compter correctement. Parmi ses précieux souvenirs, il évoque la Salamandre, réalisée en plaçant les hommes du bord sur le pont d’envol pour symboliser l’opération militaire éponyme, admirablement photographiée d’hélicoptère. Il se rappelle aussi qu’un pilote d’Alizé, paré à se poser avec 6 passagers, informe la passerelle qu’il va se poser sur le ventre dans l’océan car, suite à un problème hydraulique, l’avion est en feu ! Tout ira pour le mieux, les 6 passagers seront sauvés ! Une autre fois, c’est lors de l’éjection du pilote d’un Crusader au décollage qu’il vivra son premier « stop crash », opération difficile, qui consiste à stopper les lignes d’arbres afin que le pilote ne soit pas découpé en morceaux au moment où il passe sous les hélices du navire. Ce pilote revolera dès le lendemain matin.
Pendant que Monsieur enchaîne les embarquements, Françoise, son épouse et fille d’un capitaine d’armes, assume seule les aléas de la vie de famille. En juillet 1997, elle choisira de sacrifier sa carrière, après 15 ans de service dans la Marine, pour suivre Didier à Tahiti. Pendant que son LV de mari embarque comme chef machine sur la frégate de surveillance Prairialet récupère l’ARD, Atmosphéric Reentry Demonstrator (prototype du module habité de la navette européenne Hermès), Madame, seule avec 3 enfants, mais aidée par les voisins, résistera à deux cyclones, sans avoir eu le temps de déballer ses cartons de déménagement.
Deux ans plus tard, l’avion militaire qui ramène Didier en métropole voit son pare-brise endommagé par un piaf, ce qui retardera son retour et ne lui laissera aucun moment de libre avant son embarquement sur le TCD Orage où il va vivre une tempête de difficultés. Il faut pouvoir imaginer un radier en bois du bâtiment de Transport de Chalands de Débarquement, dans lequel des containers de munitions et du carburant sont stockés à côté de véhicules de l’armée de terre et dont un groupe électrogène du compartiment diesel situé juste en dessous, part en flammes ! Réaction immédiate de Didier pour éteindre le feu … mais les bouteilles de gaz d’extinction sont montées à l’envers et les flammes seront maîtrisées à l’ancienne, avec les lances à incendie ! L’incendie éteint, il faut remettre le compartiment diesel en état mais, à Toulon, des grévistes font abandonner tout espoir de réparer dans les temps. L’engagement personnel de Didier et ses méthodes de travail lui valent l’attachement inconditionnel des marins qui l’ont déjà vu à l’œuvre ! Tout l’équipage, toutes spécialités confondues, le suit et va travailler par bordée pour réussir l’impossible, remettre en état de marche le groupe électrogène et réparer le compartiment qui a brûlé, le tout dans un temps record. Il faut dire que l’enjeu était colossal.
L’océan Indien était au bout du chemin, avec tout ce que cela implique ! Encore sur l’Orage, suite aux évènements : moteur principal cassé et réparé à la mer juste avant de passer le canal de Suez, ses gars, qui l’appelaient déjà « Eagle 4 (four)», le rebaptisent « Eagle 334 (three three four) » – en décodé dans le texte – « il gueule fort » puis « il gueule très très fort ». Son pacha de l’époque, Emmanuel De Oliveira, dira de lui à son fils lors d’une visite des familles : « Tu vois le monsieur là-bas, c’est une espèce de fou mais il a déjà sauvé deux fois le bateau »… Emmanuel De Oliveira se verra offrir par ses hommes, une bouteille de rhum « Oliveira y Oliveira » car, si vous comptez bien, ça fait deux (de) Oliveira.
Lors d’une escale aux Îles du Cap Vert, Didier a pu écouter dans un bistrot un des derniers récitals de la chanteuse Cesária Évora, connue sous le nom de la « diva aux pieds nus ». Puis, en Italie, il verra passer la comète de Halley. Ce jour-là, le commandant Bono, avant de partir faire ses visites protocolaires, ordonne l’appareillage à 17 heures mais, retardé par le protocole, il ne remontera à bord qu’à 17 heures 10. L’officier de garde, une femme à poigne, déposera sur le bureau du pacha une fiche de punition pour « retard à l’ap- pareillage ». Le commandant répondra froidement qu’il se passera lui-même au rapport dès le lendemain à 14h00. C’est ainsi que le pacha s’infligera une punition qui devra être réalisée à la prochaine apparition de la comète Halley, ce qui lui laissera du temps puisque l’événement ne devrait pas se reproduire avant 2061! Le commandant Bono ne manquait pas d’humour.
Pour Didier, le passage du carré « officiers subalternes » à celui des « officiers supérieurs » se fera sur le TCD Orage où, sanglé sur une gouttière de sécurité posée sur le pont d’envol et propulsée par une lance à incendie, il dira adieu au LV et bienvenue au CC !

Didier arrive en 2001 au service de soutien de la flotte en tant qu’ingénieur responsable des bâti- ments de guerre des mines mais n’y restera qu’un an, préférant embarquer sur le Primauguet. Manque de chance, le commandant, victime d’une crise cardiaque ne peut rester à bord (ce qui ne l’empêchera pas de devenir Amiral). La mis- sion en océan Indien contre la piraterie se pour- suit jusqu’à son terme. Olivier de Kersauson sera reçu à bord du Primauguet. En 2004, c’est le grand bonheur, Didier est affecté au commande- ment de la compagnie des marins pompiers de Brest à la caserne de Lannion ! Il y restera quatre ans puis embarquera sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc – 2008/2010 ! Dernier Commandant Adjoint Navire, communément nommé « le chef », il réalisera la dernière montée en allure du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc et fera la dernière mise bas les feux avant le retrait du service actif du PH!
Il nous reste à souhaiter à notre « pompon rouge » devenu capitaine de frégate « bon vent et bonne mer ! »
Notre CF retourne ensuite à Tahiti où, pour 3 ans, il est affecté à la base navale de Papeete. La dernière an- née, il y retrouvera le contre-amiral Anne Cullere, une bonne amie connue en 1993, année de la féminisation de la marine.
Ses trois enfants postuleront dans la Marine. Sa fille Cécilia a fait son stage de l’école navale à la station de pilotage de Tahiti. Ici, un bateau qui rentre au port doit demander l’autorisation à la tour de contrôle des avions car l’axe d’atterrissage sur l’île traverse l’entrée du port !
Au moment de son départ, les plus grands honneurs sont rendus à Didier Nyffenegger avec la complicité de son amie contre-amiral, Anne Cullere. Il embarque dans une barcasse remplie de fleurs accompagnée par des baleiniers. Vêtu de blanc, son sabre à la main, l’homme a fière allure. S’en suit une haie d’honneur inoubliable puis repas, cadeaux, émotions et étoiles pleins les yeux !
Après avoir tenu en dernière affectation le poste de chef du service logistique de la Marine à Brest, le CF Didier Nyffenegger quitte le service actif : il a servi la Marine Nationale durant 36 ans et 9 mois. Malgré cela, il s’est porté volontaire pour un poste de réserviste. Ses vœux les plus chers sont de conserver un pied au sein de l’institution, de désarmer les bateaux en fin de vie avant leur démantèlement, d’ouvrir une entreprise d’expertise dans les domaines des machines navales et de participer à la recherche des causes et circonstances d’incendie, deux domaines qu’il affectionne tout particulièrement !
RécapitulatifenquelqueslignesdelacarrièredeDidier.
Né dans l’Allier à Désertines, le 23 novembre 1960, il s’engage dans la marine en 1977 en tant que matelot. En 1978 il passe quartier maître puis sera second maître en 1980, maître en 1983, premier maître en 1987, aspirant en 1988, enseigne de vaisseau en 1989, lieu- tenant de vaisseau en 1993, capitaine de corvette en 1999 puis enfin capitaine de frégate en 2006.
Son premier embarquement se fera sur le croiseur Colbert. Il suivra les cours du brevet d’aptitude technique de mécanicien et embarquera sur l’escorteur rapide Le Normand puis l’escorteur d’escadre Du Chayla. Après les cours du brevet supérieur de mécanicien, il sera affecté sur l’escorteur d’escadre Duperré, puis sur le porte-hélico- ptères Jeanned’Arc et la frégate DeGrasse.
Après les cours des officiers spécialisés de la Marine, il naviguera sur le bâtiment de soutien Loire et la frégate De Grasse. Après les cours à l’école des officiers énergie, il sera affecté sur la frégate Latouche Tréville, le porte- avions Clemenceau,la frégate Prairialà Tahiti, puis le TCD Orage.Devenu ingénieur responsable des bâtiments de guerre des mines, il embarque sur la frégate Primauguet. Il prendra ensuite le commandement de la compagnie de marins pompiers de Brest puis embarquera de nouveau sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc comme chef machine. Après la fin de la Jeanne, il prendra le com- mandement de la base navale de Papeete à Tahiti puis finira chef du service logistique de la Marine à Brest. Didier a fait la guerre du Golfe, l’ex-Yougoslavie, le Kosovo et l’Afghanistan.
