
par JJ Dujardin d’après une interview réalisée par Jean-Marc Pelloux.
Dans le milieu de l’année 2020, l’ami et adhérent Jean-Marc Pelloux, apprenait par le « Dauphiné Libéré » que l’ancien maire de Chanay, village d’environ 600 âmes dans le département de l’Ain, allait bientôt fêter ses 100 ans. L’information disait aussi que ce futur centenaire avait fait l’école de la Marine à Saint-Mandrier en 1935 d’où il était sorti avec le brevet de mécanicien. Puis, en poursuivant sa lecture, Jean-Marc s’arrêta sur une information d’importance : Jacques Béchard avait embarqué sur le croiseur école Jeanne d’Arc en 1942.
Jean-Marc, me sachant preneur d’interview, m’informe de cette découverte car, un futur centenaire qui a fait la Jeanne, il ne doit pas y en avoir tant que cela ! Je lui réponds alors que, compte tenu de l’âge du monsieur, il ne fallait tarder pour trouver le moyen de l’interviewer. Jean-Marc ne s’attendait pas à ce que je lui propose d’assurer cette interview. Hésitant, car n’ayant jamais pratiqué cet exercice, il entama la démarche avec courage et reçut une réponse favorable pour rencontrer ce vieux monsieur chez lui. Rendez-vous fut pris pour le 3 août à 10h00.

Jean-Marc fut accueilli de belle manière par Sylvie, une des trois aides-soignantes qui s’occupaient de Jacques.
Jacques se trouvait dans un grand salon, assis dans un fauteuil en tissu fantaisie. Il faisait très chaud en ce début août. Il invita Jean-Marc à s’asseoir à ses côtés dans un autre fauteuil. Puis le dialogue s’instaura, mais pas comme le souhaitait Jean-Marc puisque c’est lui qui dut répondre aux nombreuses questions du centenaire. Après y avoir répondu, Jean-Marc entreprit de poser ses questions dont celle-ci :
«Quant à vous, monsieur Béchard, alors que vous n’êtes pas issu d’une région maritime, d’où vous vient ce déclic qui a provoqué en vous, à l’âge de 15 ans, cet engagement dans la marine ?» « J’étais déjà un aventurier… J’avais envie de voyager… de découvrir le monde et particulièrement l’Outre Mer.» Et, sans plus attendre, le centenaire remit à Jean-Marc un document de 5 pages et lui dit : «Je t’ai préparé une copie comprenant l’intégralité de l’interview que j’ai réalisée avec une journaliste du journal».

A la lecture de ce document, on apprend que Jacques Béchard, né le 17 août 1920 dans ce même village de Chanay, s’est engagé à l’âge de 15 ans dans la marine. Il partit à l’école de Saint-Mandrier où il est resté 2 ans. Il obtint ses brevets dont celui de mécanicien. En 1938, ayant la possibilité de choisir son embarcation, son choix se porta sur le navire hydravion «Le Commandant Teste» qui partait pour l’Afrique noire, et notamment Dakar. Le «Commandant Teste» porte le nom de Paul Marcel Teste, qui fut le premier officier de la marine française à s’être posé sur un porte-avions, «le Béarn» alors inachevé, au large de Toulon le 20 octobre 1920.
Le 16 octobre 1940, le «Commandant Teste» fut placé en gardiennage d’armistice et désarmé. Pendant le mois où il se trouvait à Toulon, Jacques pouvait aller à terre mais uniquement en tenue civile. C’est en se promenant qu’il a vu un panneau qui demandait des volontaires pour armer des bâtiments légers aux Antilles. Il a donc embarqué sur le «Béarn», navire cuirassé transformé en porte-avions. Puis en 1942, il embarqua sur son troisième bateau, le croiseur école «Jeanne d’Arc» qui se trouvait à la Guadeloupe. De là, le navire rejoignit une base militaire en Amérique du sud pour être retapé et faire racler sa coque. Après, la Jeanne est partie à Alger où ont été embarqués 1200 militaires pour aller libérer la Corse qui fut le premier département libre en 1943. Ce fut ensuite Beyrouth où Jacques mentionne sa fierté d’avoir été reçu par le gouverneur Mr Roux, un ancien du hameau de Dorches qui dépend de son village de Chanay. Ensuite, la Jeanne a longé la côte et est allée jusqu’à Malte. Le débarquement venait d’avoir lieu en France. La Jeanne a pris la direction de Naples où un navire français venait d’être coulé. Jacques raconte qu’ils ont repêché des marins qui furent emmenés à Alger où, malheureusement, sévissait la peste bubonique. Les marins ont donc été consignés un mois. C’est durant cette période qu’ils apprirent que les Allemands étaient battus. Jacques et ses camarades n’ont pas participé au débarquement de Provence (août 1944) car ils étaient en route pour Cherbourg avec à bord, le communiste Tillon (fondateur des FTPF puis, plus tard ministre sous De Gaulle) ainsi que le révérend père Carrière, vice-président de l’Assemblée Consultative en novembre 1944. Ils sont passés devant la Bretagne qui était toujours occupée, escortés par des torpilleurs canadiens.

Jacques poursuit : « Une quinzaine de jours avant ma démobilisation, je n’ai pas voulu re-signer, j’en avais assez. J’avais fait le tour du monde et embarqué sur trois navires : Le Commandant Teste, Le Béarn et le croiseur Jeanne d’Arc. Peu de temps avant de quitter la marine, le commandant de la Jeanne m’a fait appeler et il m’a demandé si ma mère était malade. Bien sûr que non ! C’est alors qu’il m’annonça qu’elle était décédée. »
Jacques a fait 8 ans, 1 mois et 12 jours de marine.
Dans ce document de 5 pages en A4, Jacques parle beaucoup de la période de la seconde guerre mondiale où il vit bon nombre de navires couler, entraînant la perte de milliers de marins, dont beaucoup de camarades.
Pour la suite, Jacques s’est marié en 1947 avec Antoinette, a été conseiller municipal et maire de Chanay durant 30 années (1959 à 1989). Il a eu une fille, Chantal.
Jean-Marc me disait que, tout au long de cet entretien, il s’était aperçu que, malgré son grand âge, il n’était pas
nécessaire d’appuyer sur le ventre du centenaire pour le faire parler. L’émotion était réelle, presque aux larmes, surtout lorsqu’il avait évoqué Mers El-Kébir, période longuement décrite dans le document remis. Il est à noter que Jacques était un grand patriote. Il avait le sens du devoir, le respect du drapeau, de la patrie et de la nation. Pour preuve, jusqu’à l’aube de ses 100 ans, il n’a jamais manqué de rendre hommage à tous ses camarades tombés au combat, par sa présence à toutes les commémorations.
Après de multiples échanges entre Jacques et Jean-Marc, l’entretien se termina vers 11h15. Mais Jean-Marc resta un peu sur sa faim concernant la période Jeanne d’Arc. Afin d’en obtenir davantage, il demanda au centenaire la possibilité de revenir ultérieurement afin de poursuivre cette interview et de prendre quelques photos. L’accord fut conclu ; puis Jacques fit une annonce que Jean-Marc n’attendait pas.
«On boirait bien un petit coup ? Parce qu’un marin qui ne boit pas n’est pas un marin
!!» C’est alors que Sylvie, l’aide-soignante, se permit une petite remarque: «Mais papy, il est encore de bonne heure.» « Oh…! pour une fois, ça ne fait rien Sylvie…va donc chercher ce qu’il faut, s’il te plaît !» C’est ainsi qu’une demi bouteille de champagne fut débouchée et versée dans deux coupes.
La covid a malheureusement annulé la fête prévue dans sa commune pour fêter les 100 ans de l’ancien maire. Puis, le 16 novembre 2020, Jacques Béchard décédait chez lui sans que Jean-Marc ait pu clore cette interview.
