Interview de Madame Marie-Christine DEMEZ

Interview

par Jean-Jacques Dujardin

Madame Marie Christine Demez, femme de marin

Nous savons tous ce qu’est la vie de marin, mais que savons-nous de la vie de femme de marin? Cette question, je me la suis souvent posée et c’est lors de ce dernier rassemblement à Brest qu’une femme de marin, madame Marie-Christine Demez, épouse du contre- amiral (2ème section) Bertrand Demez, a accepté, avec une grande gentillesse, de répondre à mes questions.

Jeune fille, celle qui deviendra madame Demez, connaît la rigueur militaire car son père, officier de réserve, est un homme au fort tempérament qui impose une éducation stricte pour ses enfants. C’est lors d’un bal des officiers de réserve qu’elle rencontre trois des élèves de l’École Navale invités, dont un certain Bertrand. C‘était dans les années 1980. Une rencontre fortuite dès le lendemain à la gare SNCF avec ce même Bertrand consolide une relation qui se traduira par un mariage le 7 août 1982, malgré un conseil qui avait été donné aux élèves officiers : Ne pas se marier avant l’embarquement sur la Jeanne. Avec le recul, Marie-Christine se félicite de cette décision car la suite de la carrière de Bertrand ne leur aurait pas offert la disponibilité de prévoir et d’organiser une fête de mariage ! Cette jeune fille sait qu’en épousant un officier de marine elle devra supporter des absences de son mari mais elle n’a aucune idée de ce que cela représente vraiment.

La première longue solitude sera bien évidemment l’embarquement sur la «Jeanne d’Arc» comme midship pour la campagne 1982/1983. Si la séparation est difficile, Marie-Christine a un espoir : il a été programmé qu’elle rejoindrait son mari Bertrand lors de l’escale de Tokyo puis celle de Tunis. Si le déplacement à Tokyo a bien eu lieu, la déception fut grande car les obligations des midships en escale furent telles que Marie-Christine ne passera qu’une seule journée en compagnie de son époux.

Devenu officier, Bertrand est muté sur le navire «Casabianca» basé à Brest. C’est le début d’une vie qui va se révéler plus difficile qu’elle ne l’avait imaginée: «C’était parfois pénible. Ne pas savoir quand il part, où il part, quand il rentre, perturbe la vie. J’ai très mal vécu les départs immédiats de la maison sur un simple coup de fil sans rien savoir sur la durée de l’absence ou ses destinations. Par chance, il y avait le courrier (très lent) et le téléphone en escale. Je passais mes longues soirées de solitude à écrire de longues lettres à mon mari et à la famille. Mis à part les coups de téléphone aux escales, c’était le seul lien que j’avais avec mon mari. Je me rappelle que, par deux fois, alors que j’avais préparé une blanquette de veau, Bertrand fut appelé pour un départ impromptu. Après cette deuxième déception, la blanquette a été bannie de la maison ! A cela s’ajoutent les mutations ou les déménagements. Durant sa carrière, mon mari fut affecté à Brest puis ce furent Bayonne, Saint-Mandrier, Toulon, Papeete, Toulon, Brest, Djibouti et Cherbourg. Je me rappelle que je suis partie à contrecœur à Tahiti où je me suis sentie isolée, loin de tout.

Nous avons eu trois enfants. Malheureusement, Bertrand n’a jamais pu être présent pour leurs naissances. Nos enfants ont toujours été adorables même lors des longues absences de leur papa. En grandissant, ils souffraient de plus en plus de devoir changer souvent d’école et de se séparer de leurs amis à cause des mutations du papa, alors ce papa a essayé de concilier sa carrière avec notre bonheur. Je peux dire aujourd’hui qu’on ne s’habitue pas aux départs du conjoint, on prend sur soi car on ne peut pas pleurer durant 6 mois mais devoir assumer seule l’éducation des enfants, le suivi et la gestion de la maison avec ses inévitables tracas n’est pas tous les jours facile. Sans lui, l’année du baccalauréat de ma fille, j’ai dû affronter un feu de friteuse qui a bien retardé notre départ en vacances, le temps de faire les démarches nécessaires. La vie à la maison s’organisait souvent en fonction des absences (ou des présences !) de Bertrand. Alors, on décalait les fêtes et les anniversaires afin de profiter comme tout le monde des rassemblements de famille. La vie s’organisait avec ses petits détails, comme par exemple celui des photos de papa que nous plastifiions afin que les enfants puissent faire des bisous à leur papa avant d’aller dormir. Je me rappelle d’un arbre de Noël qui avait été filmé et ce film avait été envoyé à bord du navire afin de faire partager cet événement à tout l’équipage ; mon mari n’a pas reconnu son fils lors de la projection. Pour rassurer les enfants j’avais accroché au mur un calendrier sur lequel j’avais entouré les fêtes, les anniversaires, les escales du navire et bien sûr, en rouge, la date du grand retour du papa. Ce jour-là, nous allions l’accueillir et le jeu consistait à le trouver parmi tous ces marins en tenue ! Je préparais toujours un menu de fête pour son retour mais ensuite, il aimait que je lui prépare un de ses plats préférés qui lui avait manqué.

J’ai parfois eu peur qu’un accident arrive mais je prenais sur moi en me disant que mon mari n’était pas seul, que l’équipe était soudée et que son navire était son armure. Pourtant j’ai parfois redouté qu’une mine flottante vienne percuter le navire. Mon mari ne parlait jamais de son travail, ni des difficultés qu’il pouvait rencontrer. Seulement une fois il m’a raconté avoir affronté une méchante vague et cela m’a fait rétrospectivement froid dans le dos. Dans des moments de doute ou de moral un peu bas, il m’arrivait de craindre un coup de téléphone m’annonçant une mauvaise nouvelle mais cela ne durait pas car le coup de téléphone de l’escale suivante me rassurait. Une de mes craintes était ma peur de tomber malade avec ma grande interrogation : qui s’occuperait de mes enfants ?

Quand mon mari était «Second» sur la Jeanne, l’épouse du commandant, pour qui la famille comptait beaucoup, a proposé que toutes les épouses se rencontrent afin de faire connaissance. C‘est à cette occasion que j’ai rencontré monsieur Messager qui représentait l’association des anciens marins de la Jeanne d’Arc de Brest. Nous nous retrouvions avec plaisir lors des arbres de Noël, des galettes des rois et des visionnages de films de mi-campagne. C’est d’ailleurs grâce à ces rencontres que nous sommes devenus des adhérents. Bien évidemment il y eut des moments de joie durant les absences de mon mari, comme ce jour de mon anniversaire où je reçus, venus directement par avion des Antilles, de magnifiques anthuriums rouges.

Si nous faisons le bilan, je crois pouvoir dire que, sur une période de 15 ans, mon mari et moi n’avons eu que 7 années de vie commune !

C’est avec beaucoup d’émotion que madame Demez m’a fait ces confidences qui éclairent mieux la vie, pas souvent facile, d’une femme de marin. Une vie remplie de peine les jours de départ, de joie les jours de retour et de grande incertitude les jours d’absence. Je terminerai cette interview par une anecdote vécue par la jeune madame Demez.

Je lui laisse la parole.

«Quand mon mari est rentré de sa première campagne sur la Jeanne en tant que midship, il est bien évidemment venu me rejoindre dans l’appartement que j’occupais. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre une de mes voisines, que je connaissais juste pour la saluer quand je la croisais, dire à mon mari : «Votre femme a été très sage, elle n’a reçu personne en votre absence !»

Si c’était à refaire ? Madame Demez dit «oui» ! Avec un sourire, elle ajoute : «Et puis, j’ai fait des progrès en géographie…»