par Nicole Capoulade

20 ans de marine pour un fourrier qui a beaucoup à raconter.

« Marin comptable chargé des écritures, de la comptabilité et de l’administration du personnel sur le plan financier sans oublier la gestion du matériel ». Cette définition correspond bien à Maurice Cabaret, trésorier de l’Association des Anciens Marins des Bâtiments-écoles Jeanne d’Arc, qui a exercé cette fonction sur le croiseur Jeanne d’Arc à une époque où la gestion des 700 personnes à bord se faisait à la main. L’ordinateur n’existait pas !
DUR APPRENTISSAGE DE LA VIE PENDANT LA GUERRE
Maurice Cabaret voit le jour le 28 juin 1930, à Courbevoie. Son père et sa mère sont coiffeurs et s’installent en 1936 à Carrières-sur-Seine où Maurice rentre à l’école primaire. À l’époque, « on n’allait pas en classe en voiture mais à pied, été comme hiver, neige ou pas, en culotte courte ». La guerre berce son enfance. En 1940, les Allemands s’approchent de la région parisienne. Son père décide de partir à pied vers le sud, les bagages dans une brouette. La journée est consacrée à la marche, la nuit au repos, ce qui amuse le petit garçon ! Quand ils arrivent à Saint-Chéron, les Allemands sont déjà là, et la famille fait demi-tour. Retour à l’école, cours entrecoupés par les alertes, les bombardements anglais, la nourriture manque. La libération arrive avec les Américains, contrairement au ravitaillement. « J’ai encore le goût des rutabagas, topinambours ». En 1947, il se présente à la Pépinière pour constituer son dossier d’engagement dans la Marine, résiste aux épreuves du centre de formation où, pendant 2 semaines, vêtu de vieux treillis, il marche au pas, en sabots. « Quand on n’est pas Breton, c’est encore plus dur, il faut apprendre le maniement des armes, des avirons, étudier les nœuds marins et, la nuit, garder les prisonniers de guerre allemands, ceux-là mêmes qui nous montrent le maniement du Mauser, fusil qui nous est confié pour les surveiller, bien qu’ils n’aient vraiment pas envie de s’évader car, ici, ils ont à manger ». Maurice intègre l’École des Fourriers à Rochefort le 1er juin 1949 et sort matelot de 2ème classe BE fourrier.

LES CHOSES SÉRIEUSES COMMENCENT EN 1949
À la fin des cours, notre matelot embarque à Cherbourg sur le bâtiment hydrographe « Amiral Mouchez » qui navigue autour des îles Chausey, Jersey, Guernesey. Il est affecté au bureau Matériel. « Ce n’est pas folichon, la ville porte les marques de la guerre, tout est démoli. Il n’y a pratiquement pas de transports entre la ville et l’arsenal et il pleut tout le temps » ! En juillet, il épouse Suzanne, puis embarque sur le « Pasteur » pour l’Indochine, rejoint le canal de Suez. « Avec les felouques qui se collent au bateau, le marchandage commence par paniers et cordages. Il y a plus de marchandises dans leurs barques que dans un grand magasin et l’on paye avec n’importe quelle monnaie, c’est extraordinaire ! » La chaleur est insupportable en mer Rouge. Deux nuits se passent dans les douches qu’on laisse couler, mais l’eau est coupée la 3ème nuit. Djibouti, Colombo, Cap Saint-Jacques, appel des débarqués, Maurice apprend qu’il reste à bord, direction le Tonkin. Il arrive dans la baie d’Along, remonte le fleuve Rouge jusqu’à Haïphong où se situe la base. « Les flottilles amphibies sont basées sur une branche du Cua Cam. Nous logeons dans l’île du Hali, après un quartier habité par des Vietnamiens. À l’époque, on disait Tonkinois. Plus loin se trouve la compagnie Crève-cœur où sont basés une compagnie de fusiliers marins et des marins autochtones. Je suis affecté au bureau de soldes, j’apprends le travail de fourrier. Nous logeons une quinzaine de fourriers, matelots et quartiers-maîtres dans une chambrée, en face du réfectoire où un boy, appelé Roméo, va faire la queue pour nous à la cuisine et à la cambuse. Au bout du camp se situe le foyer où l’on peut consommer la bière locale et lire des journaux qui datent de quelques semaines. Quand il ne pleut pas, un film des années 1930 nous est passé.
Les bureaux sont à l’extérieur au-dessus des locaux des dinassaut (Divisions Navales d’assaut). Il nous faut faire la garde la nuit sur le fleuve, armé d’un fusil qui date de quelques lustres et d’un projecteur pour balayer le fleuve. Je suis caporal mortier, le premier obus que j’envoie atterrit sur une petite pagode. J’ai droit à une engueulade, bien sûr, un fourrier ! D’autres fois, toujours de nuit, je patrouille le long des voies ferrées que les Viets ont plaisir à faire sauter. En 1951, après le départ de De Lattre, quand les Viets ont resserré leur étau sur le delta, il nous a fallu circuler en camion, une fois en blanc avec harnachement et fusil, après en kaki, armés avec casque, puis sans casque et contrôler les pièces d’identité dans les hôtels. De larges balcons nous permettaient de dormir dehors sous une moustiquaire. Les punaises avaient plaisir à se loger dans nos paillasses. On passait un peu d’essence dessus et elles disparaissaient mais l’odeur nous empêchait de dormir. Leurs piqûres m’ont occasionné une adénite que le toubib décida d’ouvrir sans anesthésie car celle-ci était réservée aux blessés de guerre. J’avais l’air fin avec ma blessure par punaises ! Les distractions étaient rares. On suivait des cours de judo. Le cinéma n’était pas recommandé, restait la soupe chinoise ou le BMC (Boudoir Mobile de Campagne en langage fleuri) en face de la Base, dirigé par un second maître canonnier, qui disait aux gars de son patelin en Bretagne, si tu vois ma femme ne lui dis pas ce que je fais ici.
À la fin de 1950 je suis affecté à la gestion et la paye des ouvriers de l’atelier, seul dans mon bureau, sauf les contingences militaires citées plus haut. Parfois nous allions en GMC faire un tour à Hanoï, ou Port Wallut. J’ai embarqué sur un coastguard qui emmenait l’amiral Querville faire une tournée d’inspection dans le golfe du Tonkin. Notre progression s’est fait stopper par une semonce d’un bateau chinois qui ne devait pas être satisfait de notre incursion dans leurs eaux territoriales. À notre escale à Campha, l’amiral a décidé que je devais rester avec le Commando François qui séjournait dans les environs dans un poste de la Légion. J’ai connu des types extraordinaires : Burnichon, qui était dans le clocher à Ninh Binh, que j’ai retrouvé sur la Jeanne. Cosso, qui y a été tué. Charlotte qui a été fait prisonnier des Viets. Au bout de quelques jours, le commandant du commando, le lieutenant de vaisseau Labbens m’a dit qu’il ne voyait pas ce que je pouvais faire pour eux. Moi non plus d’ailleurs, donc j’ai rallié Haïphong avec Cosso, QM1, commando à 21 ans, médaille militaire et plusieurs citations. Nous sommes partis à pied, lui armé comme un char de combat et moi avec ma pointe Bic et deux prisonniers Viets. Après quelques dizaines de km, nous avons fait du stop auprès des camions de légionnaires ou de coloniaux et sommes arrivés sans encombre à Haïphong.

La chance ! En octobre 1951, j’embarque sur un Schiaffino pour rejoindre Saïgon où j’attends le Skaugum, un paquebot suédois pour rentrer en France».
En 1952, Maurice est QM1, et se réjouit que la situation financière soit meilleure. Affecté à la Base Aéronautique des Mureaux, au Bureau Matériel, il peut rentrer tous les soirs auprès de sa femme. Il va ensuite au Centre Administratif de Toulon, situé sur un vieux pétrolier soudé au quai. 1955, il arrive à Paris et assiste aux premiers balbutiements de l’informatique dans la Marine, appelée Bureautique, à l’aide cartes perforées. 1956, il est admis au BS à Cherbourg et rejoint l’école des fourriers à Querqueville. Son classement lui permet d‘embarquer sur le porte-avions « Bois Belleau», prêté par les États-Unis à la France. 1957, il revêt la tenue de second maître. Maurice est impressionné par le commandant, le Capitaine de Vaisseau de Scitivaux de Greiche, héros de la guerre dans la Royal Air Force. Affecté au bureau administratif, Maurice est chargé des frais de déplacement, des prestations familiales et de la Caisse d’Épargne. Il a l’occasion de voir trois avions partir à l’eau et deux pilotes repêchés par les nageurs de l’hélicoptère. En mai, lors des exercices avec la Jeanne d’Arc, Maurice rend visite à Christian Basquin, chef du Bureau de soldes qui lui suggère de lui succéder. Requête acceptée !
SON ARRIVÉE SUR LE CROISEUR JEANNE D’ARC, BÂTIMENT DE COMBAT
Maurice arrive à Brest : La première fois que j’y mets les pieds, je rejoins la rue de Siam, jusqu’au pont de Recouvrance, traverse le petit pont flottant et approche la Jeanne, imposante, fière. Je vais monter à bord du bateau emblématique de la France, affecté à la comptabilité Vivres en tant que BS. À ce moment-là, les vivres approvisionnés dans chaque port d’escale suivent un régime de comptabilité particulier des plus stricts, au milligramme, centilitre et centime près ! Les seconds maîtres ont leur poste de couchage doté de hamacs. Quand ils sont pliés, le local devient un grand espace de séjour où l’on prend nos repas. Des serveurs nous les apportent après avoir dressé le couvert. Le soir en évitant les hamacs tendus, les uns jouent aux cartes, d’autres écrivent, ou lisent. On se place où l’on peut sans déranger les copains qui sont enfouis dans leur couchage. L’ambiance est bonne : Un matelot, fils d’amiral, (beaucoup de jeunes accomplissaient leur service militaire, en général des fils de haut placés qu’on appelait « des fils d’archevêque ») n’a rien trouvé mieux que de placer sur son bureau la photo de son père en grande tenue.
Un matelot ayant son poste de travail à côté, constatant la photo de l’étoilé, apporte à son tour la photo de son père… en facteur ! On n’a plus jamais revu l’amiral ! Il était de tradition, au bureau administratif, de repeindre les cloisons, de faire briller le lino, mais aussi d’avoir les plus beaux hublots. Il était d’usage d’y passer des heures pour les rendre brillants. Autre particularité de la Jeanne, sa monnaie. Il existe à bord, en contrevenant à la législation, des billets de 10, 20, 50, et 100 Francs Jeanne d’Arc. 1 Franc Jeanne d’Arc vaut 1 Franc Banque de France. Très pratique pour les dépenses internes à la Coopérative ou dans les postes! Le Bureau Administratif en assure la comptabilité, du commandant au matelot de 3ème classe. À chaque escale, le jour de l’arrivée, en salle de conférence, on délivrait des devises ».
Essais à la mer, accueil des midships, appareillage. Sur le quai, la foule fait des signes d’adieu ! Le bateau s’écarte du quai en direction des passes, accompagné par celui des familles. Escale à Dakar, en Amérique… « À l’arrivée à Port of Spain sur Trinidad, nous rencontrons des marins belges dans un bouge appelé Le Paris : On y pratiquait le Limbo, danse qui consiste à passer sous une barre de plus en plus basse. Mes 4 compagnons commandent 5 bouteilles de rhum puis, devant mon étonnement une bière pour moi ! Une magnifique bagarre s’est déclenchée et je me suis réfugié sous la table en attendant des jours meilleurs. Un SM bosco nous a proposé d’aller pêcher en mer avec la galère des midships, à condition que l’on respecte ses directives et nous voilà partis … On mouille près d’une plage où je suis projeté par une lame sur un rocher qui servait de refuge aux oursins. Je suis transformé en pelote d’aiguilles. Les copains commencent à m’épiler quand le temps se gâte. « On rentre », dit le bosco, mais le vent et une forte pluie nous empêchent de voir à 10 mètres, mais ce Breton réussit à nous ramener à bord, forçant notre admiration ».

Noël en mer, canal de Panama, Pacifique, passage de l’Équateur, « Je suis baptisé Chevalier des Mers par Neptune et sa délicieuse épouse Aphrodite ». Janvier 1959, Papeete. La foule sur le quai, cris, chants, danseuses. « L’aéroport n’est pas terminé, les seuls moyens de liaison sont les navires, paquebots, voiliers et bâtiments de la Royale. Accueil délirant, les manœuvriers descendus à terre pour l’amarrage sont débordés par la foule. La directrice de la maternité déclare en plaisantant : «La maternité sera pleine en septembre »; mais je ne sais pas si elle disait vrai ? Un garagiste, loueur de voitures avait reçu une dizaine de Dauphine Renault. Quand on a quitté Tahiti, toutes ses voitures étaient accidentées, pas toujours par de mauvais conducteurs mais par la chute des noix des cocotiers sous lesquels certains emmenaient une vahiné « Moorea, Bora Bora ». Bien qu’il n’y ait pas de quai, l’accueil est aussi enchanteur pour les marins qui rejoignent la terre par chaloupe. Tout est encore naturel, les cases, les femmes en paréo, les Tahitiens en short coloré avec des chapeaux en feuille de bananier. Une pêche aux cailloux est organisée. Des Tahitiens maintiennent un filet et referment le cercle pendant que les gens du pays, avec les marins, tapent des cailloux l’un contre l’autre pour que le bruit effraie les poissons qui se précipitent dans le filet que les pêcheurs referment. Puis nous appareillons pour Les Marquises et Honolulu où le charme de la Polynésie est rompu car le port est bordé d’immeubles gigantesques, les plages immenses sont occupées par les plagistes, bars, restaurants. Aux États-Unis, après avoir franchi le Golden Gate et longé Alcatraz, je suis encore en service. À San Francisco, l’accueil est surprenant. Nous sommes restés 8 jours mais je n’ai jamais payé de repas dans les restaurants car, au moment de régler la note, un client de l’établissement l’avait fait ! Le départ aussi nous a surpris en passant sous le Golden Gate, car du haut de ce pont, la colonie française jetait des fleurs sur la Jeanne. Canal de Panama, quelques crocodiles avant d’arriver aux Antilles. Pèlerinage sur la montagne Pelée, récit des dégâts provoqués par l’éruption, anéantissant Saint-Pierre. Le nombre important de victimes est dû à l’entêtement du gouverneur qui a refusé d’organiser l’évacuation pour des raisons politiques. Retour à Brest le 6 juin et préparation de la campagne 1959/1960.

1959, nous visitons les Côtes du Nord, avec Pierre Pollard ??. Les essais sont faits. Tous les membres de l’équipage sont embarqués, mon équipe est complète. Les midships arrivent sur le bateau et ça bouge de partout… Gibraltar, puis la Méditerranée ! L’escorteur Commandant Rivière prend la suite du La Grandière. Nous longeons les côtes africaines, il commence à faire chaud. Bizerte, puis route vers l’Orient, Beyrouth, Baalbeck, le canal de Suez, Port-Saïd pour rejoindre la mer Rouge. Djibouti, l’océan Indien, Bombay où nous passons Noël et assistons à de nombreuses fêtes religieuses sur le Gange. Le défunt est allongé sur un bûcher où des fleurs sont jetées sur le brasier. Des vaches faméliques se promènent, des marchandises sont transportées sur des chariots traînés par des chevaux ou des bœufs, rien ne respire l’opulence, pourtant nos visiteurs ont l’air d’avoir de belles voitures cossues, des costumes locaux très riches et les femmes sont très élégantes dans leur sari.
Nous quittons l’Inde pour Bangkok, autrefois le Siam, pour arriver à Saïgon en janvier 1960 puis à Singapour. Nous levons l’ancre pour traverser l’océan Indien et naviguer sur l’Atlantique. Après le cap de Bonne Espérance, à Capetown, nous faisons connaissance avec l’apartheid. Saint Paul de Louanda en Angola, Pointe Noire au Cameroun. La visite des pays d’Afrique Noire continue par le Gabon puis Dakar où malheureusement, dans la nuit du 18 avril, par mer calme et un puissant rayon de lune, le Commandant Rivière nous éperonne, provoquant une entrée d’eau de mer dans les cales mais aussi deux morts : sur la Jeanne, celle du second maître Hervé dont le hamac, à côté du mien, a été soulevé par l’étrave du Commandant Rivière et, sur la conserve, celle d’un matelot entraîné par la chaîne de l’ancre. Nous quittons Dakar, les réparations effectuées pour Oran, puis Barcelone, Alger, et Brest avec le même cérémonial qui s’est perpétué jusqu’en 2010 ».
Après Le Basque, Maurice navigue en Méditerranée, Afrique du Nord et Afrique noire. Il est affecté sur le Casabianca où il est promu maître puis il navigue sur le Paul Goffeny à Dakar, avant de faire une campagne dans le Pacifique sur l’atoll de Hao, centre important dédié aux expériences nucléaires. De retour en France, il sera affecté à Paris, détaché en qualité de trésorier de l’Association des Anciens des Forces Françaises Libres, autrement dit, ceux qui ont fait la guerre avec le Général de Gaulle qui en était d’ailleurs le président d’honneur. Lors de cette affectation, il décroche son DECS de comptabilité et démarre une nouvelle carrière. Après 20 ans dans la Marine, le double dans le privé, malgré la discipline stricte de l’époque et la rigueur de l’application des textes administratifs dans son métier de fourrier, Maurice a eu une compensation impensable dans un autre contexte : SES COPAINS qu’il qualifie selon les cas, le sourire au coin des lèvres, de sereins, de rigolos, d’assoiffés, d’accros aux nanas, de râleurs… Il a rencontré toutes les espèces, mais peu d’insensibles aux diverses situations malgré la promiscuité. « Que des bons, je les revois de temps en temps, ils défilent dans ma tête, et comme le tableau de l’épopée napoléonienne, LE RÊVE PASSE »
! Maurice nous offre maintenant une partie de son temps libre ainsi qu’à la FAMMAC. Respect !
