pilote d’hélicoptères
par Jean-Jacques Dujardin
Dans l’interview que Thierry Leygnac m’a accordé, il m’a affirmé que son plus mauvais souvenir dans la marine fut la réaction de sa femme quand il annonça son embarquement sur la Jeanne d’Arc. A tel point que sa jeune épouse écrivit un article particulièrement significatif et émouvant qui parut dans Ouest France.
Avec l’accord de madame Pili Leygnac, voici l’intégralité de l’article.

Quand il m’a parlé de la Jeanne, je ne savais rien. Un prénom féminin, un personnage historique et puis pour moi une tante en Espagne, Juana, c’est comme ça en espagnol.
Alors, comme j’étais inculte, on m’a expliqué que c’était un bateau militaire, un navire école, un porte-hélicoptères, un fleuron de la France… que sais-je encore … et qu’il partait environ six mois. J’ai eu un sentiment d’insécurité, un vague trouble, comme des questions qui ne se posent pas, des points d’interrogations qui restent dans le flou.
Est-ce que je devais m’inquiéter ? Lui, c’est mon mari, pilote dans l’aéronavale ; Lui, il allait donc partir, partir sur la Jeanne d’Arc, partir avec elle. Elle, ce n’était plus moi. Nous avions 26 ans.
Il part mon beau pilote,il part faire le tour du monde.
Je reste, je reste à quai. Je reste pourquoi?Je reste pour qui ?
Les questions s’embrouillent dans ma tête, mais les points d’interrogations se dessinent et se posent irrémédiablement.
On me dit que c’est merveilleux pour lui, une expérience sans pareille. On parle déjà d’escales.
Moi j’ai 26 ans et mes questions restent sans réponse.
Lui, il s’en va, il me dit qu’il m’aime mais il part ; Que de nuits d’amour gâchées ! Passée l’annonce, il va falloir faire avec. Alors pour mieux comprendre et pour mieux s’apprivoiser, je vais la voir cette Jeanne. De loin comme de près, elle est grise, elle est moche, il fait froid.Je suis docile, je pleure, mon cœur est brisé, mais je ne dis rien, ou pas grand chose.
Moi j’étais là, jeune, prête à l’aimer ; je lui donnais tout. On ne comprend pas tout à 26 ans. Mais voilà, le compte à rebours a commencé, dans quelques semaines, elle va appareiller.
Je ne tiens pas à faire plus ample connaissance avec cette Ambassadrice flottante, elle a tous les honneurs, petit à petit on ne parle plus que d’elle, elle sous les projecteurs, moi, un petit point dans le Finistère, une larme dans le crachin de Roscanvel ; un crachin qui n’en finit pas de vouloir m’effacer.
Et puis OUF ! La date arrive, c’en est fini d’attendre le départ, à partir d’aujourd’hui, on attend l’arrivée, le retour.
Mais je n’irai pas vous voir partir STOP, spectacle trop triste STOP.
Vous pouvez faire le tour du monde, prenez la mer, remplissez vos yeux de paysages nouveaux, d’aventures exotiques, de ports malfamés, d’horizons incertains. Prenez la mer.
Moi, j’ai 26 ans, je reste à quai mais je prends l’eau. J’ai peur de toucher le fond, mais je garde le cap ; un peu comme si rien ne se passait, je ne veux pas trop montrer les voies d’eau, les angoisses qui envahissent les nuits, le puzzle que je suis devenue. Plein de petits morceaux… Tout ça à cause d’un militaire et de son radeau. Et puis viennent les escales et les cartes postales… Djibouti… Rio… Les Saintes.. Brest.
Et puis le temps passe. On range tout ça. Et puis des années plus tard.
Mai 2010. La presse reparle de la Jeanne, elle rentre de son dernier voyage. J’ai cru lire qu’elle avait 50 ans ; C’est drôle moi aussi.
Il m’a fallu du temps pour recoller les morceaux, mais c’est du passé. Ma chère Jeanne d’Arc, vous avez, durant toutes ces années, accumulé assez de souvenirs pour passer une retraite heureuse, mais une retraite quand même.
Moi, c’est avec un peu d’ironie et beaucoup d’humour que, du haut de mes 50 ans, je vous informe que je suis toujours en activité et que mon beau pilote est toujours à mes côtés. Nous avons quelques projets de voyages et ne manquerons pas de vous envoyer des cartes postales.
Allez,sans rancune.Bonne retraite et Kenavo.