

par Jean-Jacques Dujardin
En 2020, Olivier est en mission au Brésil pour Naval Group, c’est donc par webcam que s’est déroulée cette passionnante interview.
Très jeune, Olivier s’intéresse à la mer en faisant de la voile. Après son bac, il intègre l’école de la marine marchande de Nantes et en ressort avec le titre d’officier passerelle et machine. Il navigue ensuite pour des périodes de 2 à 3 mois sur des porte-conteneurs, des minéraliers ou encore des bananiers. Vers l’âge de 24 ans il fait ses 16 mois de service national (durée réservée aux officiers de réserve) et c’est là qu’il acquiert l’indispensable formation militaire propre aux officiers de la marine ; puis il quitte la marine marchande pour la marine nationale qui lui offre des perspectives plus intéressantes.
Olivier sera donc un officier polyvalent qui ne fera ni l’école navale, ni le passage obligé en tant que Midships sur la Jeanne. Olivier est attiré par le côté technique qu’offrent les forces sous marines et, comme il recherche « une autre dimension », il va la trouver ! Sans formation spécifique de sous-marinier, il embarque en tant que commandant adjoint navire sur le SNLE Casabianca. Hormis un passage sur le De Grasse, il restera de longues années un sous-marinier passionné par son travail. La vie à bord d’un sous-marin est particulière car il faut avoir les capacités psychologiques pour tenir. Il y a comme une sélection naturelle qui s’opère dès le premier embarquement. Les SNLE ont des missions d’environ 70 jours alors que les SNA peuvent aller jusqu’à 4 mois de mission avec quelques escales. Les journées passent très vite car le travail de chacun est important mais, détail étonnant, avec le temps, les performances du cerveau s’émoussent, ce qui se constate, après coup, à la lecture des rapports journaliers. Il y a, à bord d’un sous-marin, un esprit de corps et d’équipage qui annule les grades qui ne sont pas affichés car tous les connaissent.

En 2005, Olivier ressent l’envie de « sortir la tête de l’eau » et de sentir enfin les embruns sur son visage. On lui propose alors, sur un navire neuf, un poste qu’il refuse car, en tant que mécanicien, il préfère un navire plus ancien dont les machines correspondent mieux à ses compétences. C’est ainsi qu’on lui propose un embarquement sur la Jeanne d’Arc, proposition qu’il accepte avec une grande joie car il sait qu’au point de vue « moteur » il va pouvoir assumer ses capacités de mécanicien vapeur « classique », spécialité qui n’est plus enseignée. Il embarque donc en août 2006 pour la 42ème campagne sous le commandement de Gilles Tillette de Mautort et rejoint le groupe des commandants du bord.
Sur ce navire il y a le commandant, le commandant en second puis 3 autres commandants adjoints : un pour les opérations, un autre pour l’équipage et le troisième pour le navire, celui qu’il assurera. La vie sur la Jeanne est différente, tout d’abord par le nombre important de marins à bord, et notamment de « pompons rouges ». Et puis, quitter un SNLE, navire de nouvelle génération, pour un navire en fin de carrière avec des machines classiques à vapeur a de quoi modifier les habitudes de travail. Néanmoins, le nombre important de mécaniciens permet de conserver une bonne capacité de maintenance pour des machines qui datent des années 1960. Sur la Jeanne les tournées d’inspection qu’Olivier doit assurer tous les soirs sont très longues, environ 3h00, mais cela ne l’empêche pas de très vite adorer ce bateau qui, comme tous les anciens le savent, roule plus qu’il ne faudrait. Olivier trouve que ce navire est superbe avec sa belle ligne vraiment construite pour la mer. Certaines périodes plus calmes lui rappellent ses longues traversées sur les cargos. Tout comme sur les SNLE, il est heureux de trouver son autonomie dans le travail.

Son meilleur souvenir lors de cette campagne est d’avoir accompagné jusqu’à Saint-Denis, et rencontré, la navigatrice Maud Fontenoy dont le voilier avait démâté lors d’un tour du monde à contre courant. La navigatrice était venue à bord pour rencontrer ceux qui avaient veillé sur son voilier avec son mât de fortune.
Après le retour de la campagne 2006/2007, le travail d’entretien des machines continue mais les pièces de rechange n’existent plus. Il faut alors, avec l’autorisation des autorités civiles bordelaises, récupérer des pièces sur l’ancien Colbert à quai, pour les replacer sur la Jeanne. C’est ce qui est appelé « cannibalisme ». Olivier décide également de faire supprimer le takan qui ne fonctionne plus. Pour cela, il a dû demander l’autorisation aux autorités militaires car ce démontage changeait la silhouette du navire. Pour la 43ème campagne, le commandant est le CV Hervé Bléjean. Durant cette campagne, Olivier va vivre un moment fort, la prise d’otages sur le Ponant;cela lui vaudra de recevoir, pour son action dans cette aventure, une belle reconnaissance de l’état major des armées.

Quant on évoque les bons et les mauvais souvenirs, Olivier affirme n’en avoir que des bons, mis à part un incendie, dû à un incident électrique, dans le hangar compartiment hélice. Pour le reste, il parle plus volontiers de ses bons souvenirs, comme ces 4 jeunes femmes Midships venues frapper à la porte de sa cabine avec gâteau et bougies pour son anniversaire. Et puis, la Jeanne, c’était un « bateau qui avait une sacrée allure ». Il ne peut évoquer la Jeanne sans parler du malaise qu’il ressentait quand il la voyait rouiller dans la rade de Brest avant sa déconstruction.
Après la Jeanne, Olivier retrouve le SNLE Le Terrible puis il devient chef de division logistique d’ALFOST. Il assurera différentes fonctions, toujours en lien avec les sous- marins, et notamment celle de commandant en second de la base de l’Île Longue. Il quitte la marine en 2013 en tant que CF laissant de côté le grade de CV qui l’attendait, pour prendre des fonctions au sein de l’entreprise Naval Group. Sa nouvelle vie civile reste donc centrée sur les sous-marins.

Je ne pouvais interviewer Olivier sans parler avec sa femme Damienne qui évoque avec émotion sa plus grande angoisse après le terrible accident survenu le 30 mars 1994 sur le sous-marin Emeraude, même classe que le Rubis sur lequel Olivier se trouvait à l’époque. L’accident, dû à une explosion dans le compartiment turbo alternateur, a fait 10 victimes sur les 11 marins qui s’y trouvaient. Cet accident a provoqué chez tous les sous-mariniers mais aussi dans les familles, des craintes très légitimes.
Pour le reste Damienne, qui a épousé Olivier en 1988 alors qu’il était déjà marin, savait à quoi elle devait s’attendre avec ce métier qui oblige le mari à d’innombrables absences. Elle dit avoir eu la chance d’avoir eu des enfants charmants qui ont compris et accepté le métier du papa dont ils sont fiers. Le seul regret de Damienne est de n’avoir pu exercer un métier lié à la littérature.
C’est avec une grande reconnaissance qu’elle évoque l’aide apportée par l’association des anciens marins de la Jeanne pour réunir les femmes de marins en campagne sur la Jeanne. « A plusieurs, on accepte mieux l’absence du conjoint ».