
par Jean-Jacques Dujardin
Interview de Bertrand Demez
Par Jean-Jacques Dujardin
En septembre 2019 nous avons tenté une nouvelle expérience, celle d’effectuer une interview à distance par l’intermédiaire d’une WebCam. Cette expérimentation a permis d’éviter les longs et coûteux déplacements. Monsieur Bertrand Demez a été le premier volontaire à tenter cet essai.
Je tiens ici à le remercier pour cette participation qui s’est passée d’une manière très facile et agréable.

Jean-Jacques
La vocation militaire et maritime de Bertrand Demez est ancienne. Il l’estime dater de l’époque de ses 16 ans. Il faut dire que son père était militaire dans l’armée de terre. De plus, il est clair que la mer était un milieu qui l’attirait. Après le BAC, il entre en classes préparatoires à Saint-Cyr l’Ecole (Math Sup et Math Spé). Différents concours aux grandes écoles sont tentés et c’est l’Ecole Navale qui retient son attention ; il a alors 20 ans. La durée des études est de 2 ans, plus 6 mois de campagne d’application. Sa promotion compte 72 élèves. Au départ, Bertrand a une petite déception. Il croyait en avoir terminé avec les matières en «ique» (mathématiques, physique …), il espérait plus concret mais, ce n’est pas le cas.
Fort heureusement, cela ne dure que les 6 premiers mois. Très vite, l’école militaire donne dans le réel : entraînements divers, services, gardes, rondes de nuit. Dès la première semaine, Bertrand doit assurer une ronde de nuit. L’information est mal intégrée et, quand on vient le réveiller en pleine nuit, et cela par 3 fois, il ne comprend pas cette insistance et se rendort à chaque fois. Il en comprendra les raisons le lendemain … La rentrée à l’école s’étant effectuée début septembre, les élèves ont droit à leur première sortie en novembre à l’issue de la cérémonie officielle de présentation au drapeau de la promotion. Puis ce sera une sortie autorisée le mercredi après-midi et quelques permissions du samedi midi au lundi matin pour l’appel. Par chance, l’ambiance à l’école est bonne. L’école navale recrée ainsi les rythmes de la vie sur un bateau. Des petits embarquements sont prévus sur des corvettes d’accoutumance. Ce sera le Mutin pour la première sortie en mer. Bertrand est veilleur à l’avant et, dès la sortie du goulet de Brest par mer bien formée, il est malade, de quoi se poser des questions sur l’avenir ! Heureusement par la suite il «tient» la mer. Dans toute sa carrière, il n’aura souffert du mal de mer que 3 fois. Le travail des élèves est jugé par un contrôle continu, que ce soit pour les matières théoriques, maritimes ou militaires. Après les deux années à l’école, Bertrand embarque sur la Jeanne d’Arc en tant que midship pour la campagne 1982/1983, placée sous les ordres du CV Merveilleux du Vignaux. Il quitte Brest le 3 novembre 1982 après avoir dit au revoir à sa toute jeune épouse. Il rentrera le 26 mai de l’année suivante.
Ce sera ainsi le début d’une vie de marin, vie qu’il n’avait pas anticipée. Ce premier embarquement est un moment très attendu par les élèves car c’est l’accomplissement de toute leur formation. Les officiers élèves sont répartis en postes de 10, encadrés par un chef de poste (lieutenant de vaisseau). Les midships viennent de différents horizons : École Navale, École des affaires maritimes, médecins, polytechniciens, commissaires de la marine, École militaire de la Flotte ; à cela s’ajoutent les officiers élèves de recrutement interne et les officiers élèves étrangers. En tout, cela fera 120 élèves. Pour la formation, tout y passe, quarts, rondes de nuit, manœuvres, passerelle, sans oublier les occupations lors des escales, quarts à la coupée, poste de service pour accueillir les invités et répondre aux besoins, contact avec les officiels et, bien évidemment, présence obligatoire lors des réceptions.
Après cette campagne, des affectations sur différents navires permettent de renforcer les connaissances avant l’école de spécialité. Pour Bertrand, ce sera la lutte anti- sous-marine à Saint-Mandrier, 4 ans après la campagne sur la Jeanne.
Après le retour à Brest, sa première affectation sera le Casabianca (Escorteur d’escadre D631). Très vite il sera lâché au quart passerelle puisqu’il n’aura que 2 quarts en double. Bertrand vit ainsi ses débuts avec une appréhension bien légitime puisqu’il sait qu’il prend entre ses mains la responsabilité d’un navire et des 230 marins à bord.
Le déroulement de carrière de Bertrand lui impose pas mal de changements et donc de déménagements qu’il vit assez bien car il connaît cela de sa jeunesse qui s’est déroulée suivant les affectations de son père.
Bertrand retrouve l’environnement «école d’application» lors des campagnes 1999/2000 et 2000/2001 en tant que second sur la conserve, le Georges Leygues. Mais, son réel retour sur la Jeanne, il le fera en 2006 en tant que second. Les changements par rapport à sa période «élève» sont importants : Les 2 tourelles de 100 arrière ont été déposées, l’équipage a été considérablement réduit dans beaucoup de domaines sauf pour le secteur machines ou celui de la sécurité ; même la musique du bord a été totalement supprimée. Le rôle du commandant en second est vaste. Il est le remplaçant du commandant ; il est le chef d’état major (il coordonne l’organisation sur le bateau, notamment l’articulation équipage/école) ; il prépare les escales ; il gère l’activité à la mer et la sécurité.

On ne peut évoquer cette vie de marin sans parler des répercutions sur la vie de famille. Son épouse Marie-Christine a d’ailleurs déjà évoqué son vécu de femme de marin dans une interview précédente.
Comme déjà dit, en s’engageant dans cette carrière maritime, Bertrand n’avait pas anticipé les incidences sur une éventuelle vie de famille. «Heureusement car sinon on ne s’engagerait pas» ! La séparation est un moment délicat mais, dès l’École Navale, la séparation avec la famille est déjà bien présente. En réalité, en mer, les marins comptent sur le courrier, le téléphone. De plus, les marins et leur famille savaient qu’en cas d’évènement grave, ils seraient informés par Radio Saint-Lys. Nous n’étions pas dépendants des réseaux sociaux …
Les premiers déménagements sont assez bien supportés par la famille. Ensuite, quand les enfants grandissent, cela devient plus difficile, voire impossible et la fin de carrière se déroule à Brest pour la famille. En 36 ans, il y eut 9 déménagements.
Pendant la «guerre froide», les sous-marins soviétiques rôdaient, notamment autour des côtes de France. Les alertes d’embarquement étaient à 2 heures, 4 heures les week-ends. C’était très court : à peine le temps de faire Saint-Brieuc / Brest en voiture car le réseau routier n’était pas ce qu’il est maintenant ! Les appels à rejoindre le bâtiment avaient souvent lieu aux alentours de 19 h 00 ; «Aujourd’hui, je ressens encore un coup au cœur quand retentit la sonnerie du téléphone fixe dans cet horaire. Certes, pour la famille c’était difficile car on ne savait jamais pour combien de temps je partais.
Le navire en alerte avait 15 jours de vivres frais à bord, 45 jours de vivres en réserve, le plein de carburant fait et une chaudière en pré-chauffe.» Contrairement à son épouse, Bertrand a adoré l’affectation à Tahiti, sur le patrouilleur La Railleuse. Il faut dire qu’il a eu l’occasion de sillonner l’ensemble des archipels de Polynésie française et de faire beaucoup de découvertes ! Un an et demi sans rentrer en métropole, c’est long car, même, s’il y a eu des visites, la famille est bien loin.
Conclusion de la carrière de Bertrand.
Il dit avoir toujours agi avec une autorité raisonnée. Bien sûr il faut faire respecter le cadre, les règles de vie mais cela est généralement bien compris par l’équipage. Être commandant, c’est être responsable, prendre la décision, avec à l’esprit que toute décision doit être prise dans l’intérêt de la sauvegarde du bâtiment et de l’équipage.
Bertrand affirme ne pas avoir vu le temps passer ! Il a aimé tout ce qu’il a fait. La vie en équipage est une aventure humaine passionnante. Globalement il a eu de bons chefs, de bonnes équipes. C’est un métier de passion : si c’était à refaire, Bertrand ne verrait pas grand chose à changer. «Il y a beaucoup d’associations d’anciens marins, ce qui prouve bien que la vie de marin est passionnante !»
Bertrand a passé 3 fois le canal de Panama, 10 fois celui de Suez et l’escale la plus souvent effectuée a été Djibouti.
