Interview du Major Jean-Jacques NADON

Interview

par Jean-Jacques Dujardin

La seconde interview par webcan fut celle de Jean-Jacques Nadon, dernier capitaine d’armes de la Jeanne d’Arc. L’entretien que j’ai eu avec lui fut copieux car ce «Jean-Jacques» n’a pas été avare de commentaires, ce qui m’a obligé à faire un tri drastique pour rédiger un compte rendu qui ne dépasse pas deux pages.

Après avoir passé son certificat d’études, un BEP puis le BAC, Jean-Jacques est orienté par ses parents vers l’armée. Il faut dire qu’il est le fils d’un père en poste FFA (Forces Françaises en Allemagne), ancien béret rouge (1er RHT Régiment de chasseurs parachutistes). En 1971, alors qu’il vient d’avoir 18 ans, sa mère le conduit au train qui l’emmènera vers le CFM Hourtin pour devenir marin. Après Hourtin, son choix se porte sur l’école des fusiliers marins à Lorient où il se fait remarquer par ses performances sportives. On lui propose alors de s’orienter vers les commandos, ce qu’il accepte. C’est une école de rigueur, très physique et cela lui convient. Il rejoint les commandos marine et devient béret vert. C’est durant cette période, en 1973, qu’il épouse Yolande avec laquelle il aura 3 enfants. Après avoir servi aux commandos marine et à l’école des fusiliers marins, il passe en 1979 le brevet de moniteur d’entraînement physique et sportif. A l’issue, il est admis au cours de BS puis est affecté sur l’escorteur rapide «Le Normand» en qualité de capitaine d’armes, navire au désarmement duquel il participera fin 1980. En 1981 il embarque en tant que Capitaine d’armes à la Compagnie Française d’Assistance (COFRAS) pour la livraison à l’Argentine du F703. En 1984, il est affecté à l’école des cadets saoudiens à Brest (programme SAWARI)) où il assure la formation de 100 officiers saoudiens en trois missions afin qu’ils puissent passer le concours de l’école navale. Ces jeunes officiers sont aujourd’hui devenus des élites dans leur pays.

En 1987, il retourne à l’école des fusiliers marins en tant qu’instructeur combat et, 3 années plus tard, il rejoint l’aviso «Commandant Bouan», toujours comme capitaine d’armes. En 1992, à Saint-Nazaire, il arme la frégate de surveillance «La Vendémiaire» qui sera positionnée en Polynésie. Il lui faudra un an pour rejoindre Tahiti car il transitera par l’Afrique, l’Amérique du sud, le cap Horn et les fabuleux chenaux de Patagonie dont il garde un souvenir inoubliable. A Tahiti il sera en famille.

En 1999, il rejoint le porte-avions «Charles De Gaulle» pour son armement. Suite à la féminisation de la marine décidée sous la présidence de Jacques Chirac, il doit refaire la totalité du plan de couchage du PA, soit 2 000 postes à refaire. Ce ne fut pas une petite affaire mais ce fut pour Jean-Jacques un grand moment. C’est fin 1999 qu’il passe le concours de Major. Il finit 3ème, ce qui lui offre l’opportunité de prendre le grade de Major début 2000. En août 2001, après un stage de formation de commandement à Toulon, il part à Sainte-Assise (près de Melun) et prend le commandement de la compagnie des fusiliers marins durant 1 an. Puis, à partir de

septembre 2002 et pour 3 ans, il est adjudant du commando «de Penfentenyo». Pour réussir cela et malgré son âge (50 ans), il dut refaire tous les tests commando.

L’aventure de Jean-Jacques ne s’arrête pas là puisque, en attendant son embarquement sur le PH Jeanne d’Arc, il sera envoyé pour 6 mois sur l’île Longue pour une remise à niveau du service intérieur. C’est là qu’il recevra le Président Chirac. A noter que les autorités de l’époque avaient déjà remarqué quelques problèmes de santé du Président car il a eu du mal à terminer son discours.

C’est en avril 2005 qu’il rejoint la Jeanne d’Arc en Méditerranée (par hélico) alors qu’elle effectue la fin de sa campagne 2004/2005. C’est sur cette Jeanne, après quatre campagnes d’application, qu’il terminera en 2010 sa carrière dans la marine nationale.

En tant que Capitaine d’armes, Jean-Jacques a embarqué sur 7 bâtiments. Au niveau vie de famille, sa carrière militaire ne fut pas toujours facile mais il affirme avoir eu une femme formidable qui n’hésita pas à parcourir la terre entière pour le retrouver en escale.

On ne peut parler du capitaine d’armes sans évoquer son rôle complexe à bord d’un bâtiment.

Le capitaine d’armes est d’abord un sous-officier même si le grade Major qu’avait Jean-Jacques peut présenter une certaine ambiguïté car c’est une charnière entre le grade de sous-officier supérieur et celui d’officier. Sur un bâtiment, le capitaine d’armes est chargé de la discipline, de l’application du tableau de tous les services, du bon déroulement des mouvements prévus à la feuille de service. Il organise les corvées, les cérémonies et les gardes d’honneur. Il veille à la bonne tenue de l’équipage lors des escales. Il a autorité sur tous les membres de l’équipage. Il représente l’équipage au niveau du commandement et doit être au courant de tout. Le capitaine d’armes gère «l’humain». Il faut donc qu’il soit capable d’avoir un contact facile et qu’il soit un excellent diplomate. Il est sous les ordres de la chaîne de commandement et plus particulièrement sous ceux du commandant en second. «Nous travaillons ensemble pour que l’équipage réponde du mieux possible à toutes les sollicitations et signaler les risques de tensions possibles surtout durant les longues missions.» En cas de conflit, il doit assurer l’équilibre entre le commandement et l’équipage afin de ne pousser personne à la faute.

Jean-Jacques n’a pas souhaité commenter ses mauvais souvenirs mais a évoqué son regret, celui, en l’an 2000, alors qu’ il devait partir en Afghanistan et où, au dernier moment, il fut remplacé par un réserviste de l’armée de terre.

Il est chevalier de l’ordre national du mérite, titulaire de la médaille de bronze de la jeunesse et des sports, de la médaille d’argent de la défense nationale, de la médaille de bronze de la jeunesse et des sports allemande et de la médaille commémorative d’outre-mer agrafe Liban. Il n’oublie pas avoir reçu les Palmes Académiques des mains de madame Alliot-Marie, ministre de la défense de l’époque, au titre de formateur.

Jean-Jacques m’a dit garder deux grands souvenirs de la Jeanne : celui de la libération des otages au cours de l’opération Thalatine et celle du sauvetage de 39 marins du cargo panaméen «Sibley» ayant une gîte de 40° suite à une voie d’eau (voir Jeannelettre N°28).

Jean-Jacques n’a aucun regret. Si c’était à refaire il referait la même carrière car il a eu ce qu’il voulait à chaque fois en terme d’affectation (à l’exception de l’Afghanistan). Il pense avoir eu de la chance car, passer 40 ans dans la marine nationale et ne déménager que trois fois, c’est un exploit.

Comme vous le savez tous, le capitaine d’armes est aussi appelé «Bidel». Mais d’où vient cette expression ? En fait «Bidel» est le nom d’un dompteur de lions. François Bidel (1839/ 1909) était un dompteur de fauves durant le Second Empire. Le Bidel est donc celui qui dompte les matelots !