par Jean-Michel Bergougniou
Tante Jeanne n’a pas que des recettes de cuisine dans son sac.
Deux choses m’ont incité à la rédaction de cet article, la relecture du livre de Pierre Péron « Sur la Peau de bouc » et une émission de télévision « Fourchette et sac à dos ».
Je dois l’avouer, j’aime bien le concept de cette émission qui permet de voyager de par le monde, de satisfaire les plaisirs du palais en découvrant de nouvelles cuisines et de tomber sous le charme de Julie Andrieu.
C’est vrai que tout cela ressemble, rassemble tous les éléments de la vie du pauvre matelot.
Si, dans le livre illustré par Péron, les motifs évoqués par les capitaines d’armes peuvent aujourd’hui parfois faire sourire, ils reflètent cependant la dure réalité de la vie à bord.

- Mauvaise tenue, d’une malpropreté dégoûtante
- Se servir de la brosse à dents d’un de ses camarades plutôt que de la sienne pour matriculer ses effets
- Avoir du linge derrière au sec
Je vais donc traiter le sujet d’un œil malicieux avec la complicité du Petit Journal Militaire, Maritime, Colonial1.
Et, pour rendre hommage à ma muse culinaire, cet article sera nommé « Serviettes et brosses à dents ».
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C’est bien connu, dans notre belle marine, la propreté est proverbiale : « Peinture sur merde égale propreté » et beaucoup d’entre nous durent appliquer ce principe et … la peinture.

Il fut des temps anciens où, quand on interrogeait un marin sur l’usage des serviettes et de la brosse à dents qui figurent dans la nomenclature réglementaire de son sac, il répondait, sûr de son fait : « les serviettes, ça sert à empaqueter le caban et le bleu n°1, la brosse à dents, c’est pour matriculer les effets ! ». L’affaire était rapidement classée… Seuls quelques raffinés auront la prétention de vouloir procéder à leur toilette avec autre chose que le dos de leur tricot. Il faut être un luxueux « peaufin » pour saisir l’utilité de la poudre de charbon que l’infirmier (très irrégulièrement d’ailleurs) fait distribuer, en débarras de ses tiroirs que le règlement encombre de ce dentifrice.1
Du grand pavois ?
Mais il me vient alors une question : Pourquoi donc les marins qui s’ébrouent avec volupté dans les bailles à lavage constituant leur cabinet de toilette, se refuseraient-ils à joindre l’hygiène à la propreté ?

Parce que… Parce que… Il y a beaucoup de parce que… Le bidel y serait pour beaucoup par sa chasse impitoyable aux objets à la traîne et pour en inscrire les propriétaires sur le cahier des punitions toujours appelé « peau de bouc ». Or une serviette mouillée devient vite un objet à la traîne. Dans l’ancienne marine, il y avait quelquefois –pas toujours- dans un coin du bateau, un vague bout de cartahu à destination spéciale de séchoir de serviettes mais, de même que le besoin crée l’usage, le non-usage laisse tomber tous les droits en désuétude.
Et, comme il est matériellement impossible d’étendre les 200, 400, 600 serviettes de l’équipage sur un méchant bout de 10 mètres de long, on trouve donc naturellement beaucoup plus simple de ne pas mettre de ligne du tout.

Alors, le bidel toujours à l’affût, la serviette devient –sinon objet à la traîne- du moins « objet ramassé mouillé dans le caisson à sac » et crime de lèse-règlement.
O ! Terriens qui trouvez très simple de jouir en toute quiétude du porte-serviette, vous ne saurez jamais quels trésors d’astuces le matelot doit dépenser pour tirer parti d’un petit carré de toile blanche à bordures rouges sans être passible de consignes, nuits de police, etc.
Quant à la brosse à dent, son histoire est un peu celle du possesseur de la pipe dont la blague est veuve de tabac. Le marin est muni d’une brosse, toujours, et de poudre dentifrice, quelquefois. Mais à l’heure où le sifflet du maître d’équipage envoie l’équipage se laver, le marin n’a à sa disposition aucun récipient qui puisse faire office de verre à dents. Il lui faut des ruses d’Apache pour tapir un gobelet ad hoc en quelque boîte à malices, en quelque soute à fourbissage, en quelque recoin de bastingage.s d’Apache pour tapir un gobelet ad hoc en quelque boîte à malices, en quelque soute à fourbissage, en quelque recoin de bastingage.Alors, le bidel toujours à l’affût, la serviette devient –sinon objet à la traîne- du moins « objet ramassé mouillé dans le caisson à sac » et crime de lèse-règlement.
De grâce, monsieur le ministre, rendez aux dents les brosses et aux ablutions les serviettes. Le premier, vous eûtes l’initiative de démontrer que, dans la marine, il était possible de procéder au nettoyage des ustensiles de plat un peu moins malproprement qu’avec des bouchons d’étoupe Et, puisque vous ordonnâtes d’échauder bourgeoisement gamelles et gamelots, faites bon accueil au moyen suivant de perfectionner les procédés de propreté corporelle.
Bonnes dents, bonne mastication, bon estomac, bonne santé.
(1) Le Petit Journal Militaire Maritime Colonial n°45 16 octobre 1904 P. 715 de Vieilfayol
(2) Rassurez-vous, il n’était utilisé ni houille ni coke pour fabriquer ce dentifrice. Le charbon était fabriqué avec des végétaux, bois, plantes carbonisés. Ce produit est encore vendu de nos jours dans des magasins spécialisés ou en pharmacie