Interview de Pierre TROTÉ – Infirmier

Interview

Interview réalisée par Jean-Jacques Dujardin en compagnie de sa femme et secrétaire Nadine.

J’ai profité du rassemblement sur Lorient pour «kidnapper» une petite heure Pierre Troté afin qu’il nous parle de ses fonctions d’infirmier sur la Jeanne d’Arc.

Après son certificat d’études, Pierre est embauché à la Poste et devient «brêmard» (télégraphiste qui porte les brêmes en langage de postier, ce qui correspond aux télégrammes et aux pneumatiques). C’est à la Poste qu’il rencontre un ancien marin qui lui dévoile sa passionnante vie maritime. C’est le déclic. Pierre s’engage alors pour 4 ans dans la marine nationale sans trop savoir ce qu’il y fera. Après l’habituelle formation de base, on lui propose plusieurs fonctions : fusilier, canonnier, photographe ou infirmier. Prudent, il préfère choisir une activité qui pourrait lui servir dans la vie civile et il choisit infirmier.

Il part se former durant six mois à l’hôpital Sainte-Anne à Toulon. Il en sort diplômé infirmier marine en 1963. Il est alors affecté à l’hôpital maritime de Lorient où il acquiert une formation infirmier ORL. Il est ensuite affecté aux Invalides en tant qu’infirmier secrétaire.

Entre deux, il fait un stage de plongeur car il envisage d’être infirmier pour plongeur démineur, mais aucun poste ne se présente. C’est alors qu’il répond favorablement à une demande de la Jeanne qui cherche un infirmier manipulateur radio. Il part un mois à l’hôpital de Brest pour apprendre les spécificités de ce métier de manipulateur, puis il est affecté sur la Jeanne pour deux campagnes, 1966/1967 et 1967/1968. Cette affectation l’oblige à prolonger son engagement d’un an, ce qui portera sa présence dans la marine à 5 ans.

A cette époque, le service médical sur la Jeanne se compose de 6 infirmiers, tous quartiers-maîtres, de 2 sous officiers et d’un major. A cela s’ajoutent un aspirant dentiste, un appelé médecin, un médecin-chef capitaine de frégate et un chirurgien accompagné d’un anesthésiste. Pierre est le seul infirmier manipulateur radio.

Le service médical du bord ne se démarque pas des services des autres fonctions. Il fonctionne par tiers avec des gardes de nuit de 12 heures à l’infirmerie. Les infirmiers participent aux habituelles rondes de sécurité avec l’inoubliable boîtier noir.

Durant les traditionnels exercices de sécurité, sa fonction principale est l’évacuation des blessés.

Pierre précise que la vie à l’infirmerie est relativement tranquille, surtout dans sa fonction de manipulateur radio. La plus grosse difficulté : porter les repas, par grosse mer, aux marins hospitalisés. Quitter les cuisines avec les plateaux puis monter et descendre les escaliers très raides devenaient parfois du grand art.

L‘avantage de se trouver au «médical» est de rencontrer beaucoup de monde ; à un moment ou un autre, chacun visite le service, que ce soit pour les rappels de vaccins ou les soins pour différents maux, petits ou grands. Pierre se rappelle avoir participé à la réduction d’une fracture, ce qui n’était pas habituel.

Le moins agréable était son logement puisqu’il couchait contre la coque et sous une tourelle, ce qui veut dire qu’en cas de tempête ça cognait dur. Quant aux tirs des tourelles de 100, même à l’infirmerie les flacons sautaient.

Pierre ne peut parler des retours d’escales sans évoquer les soins antibiotiques donnés à ceux qui avaient oublié l’hygiène obligatoire pour éviter d’attraper une blennorragie. Il y connut aussi un ou deux cas de syphilis, ce qui imposait un traitement beaucoup plus sérieux car les conséquences pouvaient être tenaces.

Pierre signale un événement rare, celui d’un matelot, constamment malade en mer, qui dut être rapatrié de Dakar.

Pierre avoue avoir lui aussi expérimenté les lits balanciers de l’infirmerie car au départ il a eu, comme beaucoup, le mal de mer en traversant l’impétueux golfe de Gascogne.

Bien évidemment Pierre ne peut évoquer la Jeanne d’Arc sans parler de ses bons et de ses mauvais souvenirs. Il ne lui en reste qu’un seul mauvais, celui du passage de la ligne durant la campagne 1966/1967 qu’il a considéré comme une «épreuve», vécue par 545 néophytes. Ceci étant dit, il avoue avoir pris sa revanche lors de la campagne suivante en ayant cette fois-ci participé, avec un certain plaisir, au barbouillage des néophytes !

Les bons souvenirs sont plus nombreux. Il y eut l’escale du Mexique où il fut invité chez le consul de France qui avait une fille dont il se souvient encore. Au Pérou, il fut invité par une famille française. Il n’oublie pas les escales mythiques : Sainte-Hélène avec les commentaires d’André Castelot qui préparait un livre sur Napoléon, ou encore San Francisco à l’époque des hippies (nous sommes en 1966). A ce sujet il parle de l’arrivée à San Francisco le 21 février 1968, une arrivée dans le brouillard et la collision avec un cargo qui ne fit aucun blessé. Beaucoup comprendront ce qu’il a ressenti quand la Jeanne a embouqué les fameux chenaux de Patagonie qui offrent des paysages uniques et inoubliables.

Pierre termine sa carrière au grade de «chouf» et débarque de la Jeanne en mai 1968, couvert d’un chapeau mexicain et avec sa guitare en bandoulière. Le hippie retrouvait la vie civile dans un pays à l’arrêt car perturbé par un grand mouvement social.

La vie civile s’ouvrait à lui et il poursuivit par la suite son métier d’infirmier avec un vrai plaisir.

Au bout d’une heure d’un entretien fort plaisant, il nous fallut abandonner notre papotage pour gagner l’AG qui allait commencer.

Merci à toi Pierre pour tes confidences.