
Ce jour, sans nostalgie, je me remémore les six années passées à la Royale, les quatre embarquements successifs : Colbert, Jeanne, Hanap, Savoyard, plus quelques embarquements en école ou en stages : Richelieu, Arromanches, Clemenceau, Étoile. Six années formidablement bien remplies dans leur aspect maritime de 1963 à 1969 ; mais il est indéniable que les deux années 64/66 à bord de la Jeanne ont été les plus intenses, les plus belles à tout point de vue.
Abstraction faite des escales à vous couper le souffle, des rencontres humaines inoubliables dans les pays étrangers, je crois néanmoins que ce qui m’a le plus marqué, le souvenir le plus présent, c’est l’esprit de camaraderie qui régnait à bord de la Jeanne. Je dois dire, un esprit sans commune mesure avec mes expériences vécues ultérieurement dans la marine ou en gendarmerie durant 34 ans. Dans ma spécialité de manœuvrier (mais c’était probablement le cas dans les autres spécialités), régnait une réelle complicité entre les individus malgré les différences : de nationalité (un Sénégalais était en formation chez nous), de statut (appelés et engagés), de grade (de matelot à QM1) et donc forcément de statuts sociaux différents. Nous représentions aussi un large panel des hommes de mer et des eaux intérieures (marin pêcheur, officier de pêche, officier de la Marmar et même, matelot de péniche).
Dix-huit personnes formaient notre groupe de manœuvre. Cette cohabitation fonctionnait à merveille, ces différences ne se remarquaient pas dans l’accomplissement du travail ; que ce soit dans les manœuvres du pont, la conduite du navire ou des embarcations. Les connaissances des uns et des autres dans leurs domaines respectifs étaient profitables à l’ensemble du groupe. Mais ce que j’ai surtout admiré et auquel j’ai participé autant que je l’ai pu, c’était l’aspect des relations humaines où les différences étaient gommées. Lors des escales, les engagés du grade de QM1 prenaient sous leurs ailes un matelot appelé qui n’avait pas à sortir son porte-monnaie tout au long de la journée.
Même en soirée, dans les bars louches du port ou les quartiers chauds de la ville, il était l’invité, même pour ce que la morale m’interdit de révéler… A bord, comme à terre, on se prêtait tout, et je dis bien tout. De l’argent bien entendu, la coiffe de bachi lorsque la nôtre n’était plus présentable, le col marin, les chaussettes et même le slip (et je n’exagère pas). L’ami Serge Belleau qui, embarqué avec moi, fait partie du groupe ne me contredira pas ! N’est-ce pas Serge ? La combinaison de verrouillage de nos caissons était connue de tous et pourtant, durant ces deux années, dans un poste d’équipage où nous étions une soixantaine, je n’ai jamais connu un vol. Cette parfaite harmonie dans les relations humaines, le travail ou les loisirs, je ne l’ai rencontrée nulle part ailleurs. Cet état d’esprit que je nomme l’esprit marin, l’esprit de la marine, j’ai essayé de le conserver et de l’appliquer dans les postes successifs que j’ai occupés par la suite mais je n’ai jamais retrouvé ce niveau relationnel.
Aujourd’hui, près de 60 années après (quand même), je tente de comprendre, de m’expliquer ce qui pouvait engendrer cet état d’esprit, cette quasi osmose. En premier lieu, ce bâtiment, « ambassadeur » de France aux quatre coins du monde se devait d’être exemplaire aussi bien dans sa représentation de navire de guerre moderne que dans celle de son personnel qui devait en être le digne représentant.
A ce titre, je suppose que l’équipage était sélectionné sur son aptitude technique mais également psychologique (ce n’est de ma part qu’une simple supposition). En second lieu, le commandement pour l’organisation du service qui en découlait ne m’a jamais semblé trop lourd à supporter. Il était très bien adapté à la mission qui était la nôtre. Il restait naturellement militaire mais sans rigueur excessive.
Les rapports humains étaient tout simplement naturels. Nos officiers, nos officiers mariniers, étaient-ils également sélectionnés pour ce type d’embarquement, bénéficiant de qualités pédagogiques supérieures ? Pour tout vous dire et pour conclure cette analyse d’une situation vécue il y a 55 et 56 ans, rien n’a fonctionné tout à fait comme je l’envisageais lors de mon engagement.
Toutefois, les circonstances, les opportunités saisies m’ont apporté autre chose mais surtout, des rapports humains exceptionnels et c’est, je crois, ce qui subsiste à la fin, ce que je nomme : « le ciment de la vie »
