Souvenirs par Daniel STURNY : Du 10 au 17 avril 1968, escale à New York

Témoignages

Un matin, après l’appel de 8h00, le maître de compagnie Kerardy me dit : « Tiens, j’ai pour toi une invitation pour un dîner dans un palace de la ville ». Tous les marins de la Jeanne savaient qu’à chaque escale il y avait des invitations offertes par les administrations, les clubs ou la population locale et distribuées par tirage au sort parmi les marins.

Le jour prévu, vers 19h, nous allons à la soirée du palace. L’établissement comprend des salons, des salles de réception, des restaurants, des bars, un chai et pas moins de 500 chambres. Après avoir présenté nos cartons d’invitation au concierge de la réception, nous faisons une entrée très remarquée devant une clientèle fortunée. Sur un appel téléphonique du concierge, une femme responsable de la clientèle nous conduit dans un salon privé. Quelques instants plus tard, un homme se présente à nous dans un français impeccable et, pour cause, il est français.

« Je suis le chef cuisinier principal de cet établissement et vous êtes mes invités ». Tous en chœur nous le remercions vivement puis il demande à une employée de nous servir un apéritif et des toasts et ajoute : « Je vais vous laisser déguster vos rafraîchissements. Après, on viendra vous chercher pour le dîner car moi, j’ai à faire. On se reverra plus tard ». Et nous, tous en chœur : « Merci chef ! »

Nous sommes vraiment traités comme des hôtes de marque. Champagne, Scotch, amuse-gueule, le tout avec un service pour milliardaires. Une bonne demi-heure plus tard, un maître d’hôtel vient nous chercher pour nous emmener quelques étages plus haut. Nous sommes alors dirigés vers une salle de restaurant où déjà plusieurs personnes sont attablées. On nous présente notre table se trouvant au centre de la salle. Inutile de préciser que cette deuxième entrée est très remarquée. Les clients s’interrogent, posent des questions aux serveurs, nous font des signes de politesse. Par courtoisie, nous sommes restés debout devant nos chaises que le maître d’hôtel tire devant nous afin que nous puissions nous attabler. Il nous débarrasse de nos bachis qu’il met en évidence sur une tablette proche de la porte d’entrée de la salle.

« Ben m… ! Où avons-nous mis les pieds ? »

Ce fut un dîner de folie, partagé entre les entrées, les viandes, les desserts et le vin de Californie !

Le dîner terminé, un maître d’hôtel vient nous chercher afin de retrouver le chef cuisinier. Nous reprenons possession de nos bachis non sans avoir salué les clients restants qui, poliment, nous rendent nos salutations. Une sortie digne de diplomates ! On se retrouve dans les cuisines, au sous-sol de l’hôtel. Malgré l’heure tardive, les marmitons sont toujours en cours de service. Le chef nous présente à sa brigade composée de cuistots, femmes et hommes dont beaucoup sont issus de la Transat et aussi de la Royale. Parmi eux, une bonne dizaine de Français. Bien évidemment c’est reparti avec, de part et d’autre, les questions de toutes sortes. Nous, avec notre aventure de marins et eux avec leur travail à New York dans un hôtel de luxe et sa clientèle nettement au-dessus de la moyenne. Nous apprenons que c’est ici que se sont rencontrés pour la première fois Bob Dylan et les Beatles en 1964. Bien évidemment l’heure de retour sur la Jeanne approche et nous trinquons une dernière fois avant de remercier vivement le chef cuisinier et son personnel pour cette formidable soirée.

C’est juste avant minuit que nous franchissons la coupée après cette dernière sortie new-yorkaise. Ce fut une escale de choix et un moment particulier qui va rester gravé dans nos mémoires.