Souvenirs par Dominique CHAPPINI : RAPA NUI (II)

Témoignages

(île de Pâques) campagne 68/69

Quelle que soit la destination, de nos jours les guides touristiques sont légion. Il n’en était pas de même à la fin des années soixante, surtout pour une destination aussi inimaginable que l’île de Pâques !

Les NPV, imprimés à bord et individuellement diffusés quelques jours avant l’arrivée en escale, étaient toujours très attendus au Poste 5.

Bien que non précisé dans son texte, le NPV n°5, de 7 pages d’une grande qualité, était celui d’une escale inédite pour la Jeanne d’Arc. Il comportait cependant au moins deux « petites omissions » intentionnelles.

Le NPV nous apprend qu’en 1838 l’Amiral du Petit-Thouars est passé au large de l’île de Pâques sans s’arrêter, et saute ensuite à la date de 1934, où l’aviso Rigault de Genouilly débarque une mission scientifique franco-belge. Pourtant, entre ces deux dates, en 1872, venant de Valparaiso, la frégate La Flore a fait une escale de 4 jours à l’île de Pâques. Un jeune aspirant de marine de 23 ans, nommé Julien Viaud, était à son bord. A la demande de l’Amiral, il a été le premier français à décrire et dessiner avec précision tout ce qu’il avait observé sur l’île.

L’Amiral lui avait fait aussi deux autres demandes : lui ramener un lapin pour son repas, et une tête de Moaï pour le ministre de la Marine… Il n’a pas ramené de lapin ! Mais il a bien emporté à bord une tête de Moaï monumentale d’environ 3T, actuellement exposée à Paris au musée du quai Branly. Avec une baleinière de La Flore, Julien Viaud se déplaçait en cabotant tout autour de l’île et marchait aussi beaucoup à pied. De nombreux écrits de cette époque attestent que de nombreux chevaux circulaient en toute liberté dans l’île.

Lors de son escale suivante, Tahiti, il fut surnommé « Loti » par une suivante de la reine Pomaré. Il adoptera ensuite ce pseudonyme de Pierre Loti pour tous ses écrits.*

Autre omission, tant pis pour les très nombreux Moaïs d’environ 800 ans et les 300 Pascuans qui parlaient le polynésien et qui souhaitaient devenir français. En 1888, l’île de Pâques perdait son indépendance et était rattachée au Chili, par désintérêt de la France, au prétexte qu’il n’y avait pas de possibilité d’aménagement de port en eau profonde.

Depuis cette dernière date, sous la responsabilité de la Marine Chilienne, l’île était devenue un terrain militaire… pour élever des moutons. Jusqu’à 40 000 têtes, pour le malheur, de sa faune, de sa flore et par conséquent de son peuple. Elle est restée fermée au reste du monde jusqu’en 1966 et devient ensuite une piste de secours pour la navette spatiale de la NASA !

Pour la toute première fois, ce 13 janvier 1969, une Jeanne d’Arc, qui était le porte-hélicoptères, jetait l’ancre, devant le petit village de Hanga-Roa. Nous, nous n’avions pas d’Amiral à bord, mais comme à l’époque de Pierre Loti, nous nous déplacions toujours dans l’île à pied ou à cheval.

Enfin, j’étais jeune et bien présent sur l’île de Pâques en 1969, mais je n’étais pas le jeune marin en permission de terre cité par l’écrivain Bernard Villaret ** dans son livre publié l’année suivante, en 1970, et dont voici le texte:

… « Si l’île est petite, la capitale est assez étendue ; aussi pour se déplacer, les Pascuans doivent-ils circuler à pied ou à cheval, en utilisant parfois des selles, mais le plus souvent des peaux de mouton très inconfortables.

A propos de chevaux, je relate ici une anecdote telle qu’elle m’a été rapportée par des amis pascuans. Très peu de temps avant ma venue, abordait dans l’île notre navire-école la Jeanne d’Arc, effectuant son tour du monde. Un jeune marin en permission de terre voulut se dégourdir les jambes et se procura un cheval pour

galoper jusqu’aux volcans. Certes, il trouva le prix un peu élevé pour une seule journée de louage… Mais au moment du départ, l’insulaire lui ramena la monture que le marin avait rendue après sa promenade. – Ce cheval, lui dit-il, tu l’as acheté avec tes dollars. Alors, pourquoi ne l’emportes-tu pas sur ton grand bateau ? Il s’agissait en somme d’un simple malentendu… »

Riez, nous ferons le reste : Comme il y avait beaucoup de bœufs à bord de la Jeanne en 1969, alors pourquoi pas un cheval moaï ? Ce jeune marin en permission de terre, est-il aujourd’hui membre de l’Association des Anciens Marins de la Jeanne d’Arc ?

*Pierre Loti, L’île de Pâques, Journal d’un aspirant de La Flore, Christian Pirot 1988

**Bernard Villaret, Île de Pâques, nombril du monde. Édition Arthaud 1970