La campagne 1979/1980, placée sous le commandement du CV Fourquet, fut ma deuxième sur la Jeanne d’Arc. En 1979, les valeureux HSS ont définitivement quitté la Jeanne pour être remplacés par quatre WG13 Lynx, mais les Alouette III sont toujours présentes. Cette année, la politique internationale frappe de plein fouet l’école d’application : l’augmentation du prix du carburant liée au second choc pétrolier impose une réduction de 40% de la quantité de combustible allouée. La campagne est par conséquent raccourcie d’un mois par rapport aux années précédentes. Nous partirons de Brest le 20 novembre pour un retour le 22 avril 1980 avec comme conserve Le Forbin.
Pour cette campagne, j’occupe le poste de maître d’hôtel au carré des officiers supérieurs et subalternes. En occupant cette fonction sur la Jeanne d’Arc, j’eus l’impression de travailler dans un grand palace. Imaginez un peu : fourchettes, couteaux, cuillères, plats de service et cafetière en argent. Du beau matériel d’orfèvrerie qui imposait quand même de l’astiquage une fois par semaine ! On savait faire les choses bien sur la Jeanne d’Arc.

Je travaillais pour une part à l’office et pour l’autre dans la salle de restauration. Les plats venant des cuisines étaient passés à la salle de restauration par l’intermédiaire d’un passe-plat qui se fermait par une trappe. Il me restait alors à récupérer les plats sur le passe-plat pour les présenter aux officiers attablés.

Après Dakar, Abidjan et Salvador de Bahia au Brésil, nous voilà arrivés à Buenos Aires pour sept jours (11/1 au 17/1 1980). Cette escale s’inscrivait dans le cadre du soutien à l’exportation. En effet, la France vendait des Exocet et des Super Étendard à l’Argentine. Cette escale ne fit pas exception à la règle en organisant des visites du navire pour la population, visites toujours très fréquentées. Un après-midi de visite du bord, je me trouvais dans la salle à manger et j’entendis un bruit étrange dans l’office alors que je devais être seul dans cette partie du navire. Curieux, je me dirigeai vers le passe-plat que j’ouvris et là, je vis un jeune garçon de 15 à 17 ans qui, après avoir ouvert les tiroirs, mettait dans ses poches cuillères et fourchettes en argent. Surpris, il laissa tomber ce qu’il avait dans la main et moi, avec la rapidité d’une gazelle, je fis un bond de côté et ouvris la porte qui rejoignait l’office. Pratiquant le judo, j’agrippai prestement le gamin avant qu’il ne se sauve en lui faisant ce qu’on appelle une clé de bras. Immobilisé, le jeune garçon ne chercha pas à se dégager et je l’emmenai «manu militari» à la coupée en montant les escaliers quatre à quatre. Le gradé de coupée me demanda ce qui se passait et je l’informai que ce jeune était en train de voler les services en argent dans le carré des officiers. Sans plus de commentaire, le gradé de service remit ce jeune à la police locale qui se trouvait sur le quai.
C’est bien après que je me suis aperçu que je n’avais pas eu la présence d’esprit de fouiller dans les poches du gamin afin de récupérer les couverts dérobés. La police locale l’a-t-elle fait ? Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai jamais entendu parler de cette affaire de fourchettes. Personne n’est venu me voir pour me demander des explications. Le gradé a t-il signalé l’incident ? Je ne le saurai jamais. Si la police locale n’a pas fouillé les poches du gamin, il se peut que quelques pièces de l’argenterie de la Jeanne d’Arc se trouvent encore aujourd’hui à Buenos Aires !