
En 1964, la Jeanne d’Arc effectuait sa première campagne circumterrestre. Partie de Brest en octobre, et après avoir franchi le canal de Panama en novembre, elle pénétrait dans les eaux du Pacifique pour mettre le cap sur les îles Marquises.
Pour la première fois, je découvrais l’immense étendue bleue de cet océan et j’étais impatient de voir ces îles tant décrites, peintes et chantées par des artistes tels que Paul Gauguin ou Jacques Brel.
La première impression que j’eus en voyant les côtes rocheuses volcaniques de Nuku-Hiva, fut ce contraste de couleurs entre l’ocre des falaises tombant à pic dans l’océan, le bleu de l’eau dont les vagues frangeaient d’écume blanche le bas de ces parois abruptes et le vert éclatant de la végétation luxuriante des cocotiers, des arbres à pain et de tant d’autres essences.
Devant moi, le vol d’une sterne ou d’un paille-en-queue, montant et descendant au gré du vent au-dessus des vagues, mettait déjà une touche de vie dans ce paysage insulaire.
Nous mouillâmes dans la baie de Taihoae de l’île de Nuku Hiva où nous devions rester trois jours.
Mes sorties à terre me plongèrent dans cette nature exubérante et me firent apprécier la gentillesse des autochtones. Je compris rapidement pourquoi Gauguin et Brel étaient tombés amoureux de ces lieux et de ses habitants !
Comme cela se faisait très souvent avec la Jeanne, une visite du bord fut organisée. C’est ainsi que les insulaires marquisiens vinrent visiter ce tout nouveau navire à bord des chaloupes mises à leur disposition. Afin de rendre la visite plus explicite, des marins avaient été chargés de guider les visiteurs et visiteuses dans un itinéraire minutieusement préparé.
Profitant de l’occasion, une jeune Polynésienne était montée à bord, en compagnie d’un ami et d’un jeune marin du poste équipage K010 où j’avais ma bannette.

Sans trop savoir comment ils étaient arrivés dans la coursive menant à notre poste, bien sûr non prévue dans l’itinéraire de visite, ils descendirent ensemble l’échelle menant à K010. La jeune fille, une jolie vahiné aux longs cheveux noirs, portait un léger bagage jusque-là passé inaperçu. Descendue dans le poste, la jeune fille aux grands yeux marron découvrait avec curiosité les travées de couchettes, les tables où quelques marins jouaient aux cartes pendant que d’autres écrivaient un courrier pour leur famille.
Son ami nous la présenta comme une fille «sympa» qui avait l’intention de venir avec nous jusqu’à Papeete, notre prochaine escale. Elle était originaire de Tahiti et était venue sur l’île de Niku-Hiva afin de rendre visite à sa famille.
Elle avait fait le voyage «aller» à bord du petit cargo cabotant entre les îles Marquises et les îles de la Société, ce qui lui avait coûté fort cher. N’ayant plus assez d’argent pour payer son voyage retour, elle s’imaginait avoir trouvé le bon moyen de revenir à Tahiti en montant à bord de la Jeanne. Son ami tenta de nous convaincre en affirmant que, pour payer son passage, la jeune fille était prête à faire des lessives, le ménage, les lits et bien d’autres tâches qui nous rendraient service ! On imagine aisément quel genre de tâche pourrait accomplir une jeune et jolie fille dans un poste où ne couchaient pas moins de 72 jeunes et beaux marins ! Est-il nécessaire de préciser que certains marins avaient émis un avis très favorable pour cet «arrangement» à l’amiable car, après tout, Papeete n’était-il pas qu’à 3 jours de mer ?
Bien évidemment, et malgré toutes les bonnes raisons de la garder à K010, la sagesse l’emporta, et cela malgré les pleurs et les supplications de la jeune vahiné. Un gradé mis au courant du problème invita la jeune fille, avec une nécessaire fermeté, à rejoindre la coupée où elle fut embarquée sur la chaloupe qui ramenait à terre les derniers visiteurs.
Je pense que l’on dut expliquer à «l’ami» de la vahiné que certains «souvenirs de campagne» n’étaient malheureusement pas admis à bord !
