
C’était en décembre 1964. J’avais 19 ans. J’étais quartier- maître électricien. A ma demande de mutation, j’avais quitté le P.A. Foch et embarqué depuis août sur la Jeanne d’Arc qui effectuait sa première campagne d’application circumterrestre. Le navire école d’application des officiers élèves de l’École Navale de Brest, bref, en un mot le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, glissait pour la première fois sur les eaux bleues du Pacifique. Les « vaguelettes » le faisaient rouler tranquillement.
Un soleil éclatant s’était élevé dans le ciel sans nuages. Il était environ 8h00 du matin. Notre escorteur, l’aviso Victor Schoelcher, nous suivait docilement à quelques encablures. Nous étions passés par le canal de Panama quelques jours auparavant. Nous faisions route vers notre prochaine escale qui serait Nuku-Hiva, une des îles Marquises. Je finissais mon quart de 04h00 à 08h00 au PC-électricité et je me dirigeais vers la cafétéria pour prendre mon café. Une routine.
Aujourd’hui il était prévu de faire un exercice de «Sécurité» particulièrement intéressant : «Alerte nucléaire – «Stade 0» – Arrosage en pluie sur les superstructures» (Lavage à l’eau douce du navire, nécessaire après le passage dans un nuage radioactif, conséquence de l’explosion d’une bombe atomique). A l’heure dite, les klaxons d’alerte résonnèrent dans les coursives, les postes équipages, sur le pont d’envol, partout où l’ordre de confinement devait s’appliquer.
Les hauts parleurs du bord diffusaient le message : « Nous allons pénétrer dans un nuage radioactif. Il est formellement interdit de sortir sur le pont d’envol, les passavants et les plages avant et arrière. Tout l’équipage à son poste de combat. Stade de sécurité zéro.» L’éclairage intérieur passa au «rouge» signifiant le stade 0. Toutes les portes étanches donnant sur l’extérieur furent fermées. Je rejoignis alors mon poste au PC- élec et, en compagnie des trois officiers mariniers et de deux autres marins électriciens dont c’était le poste de combat, je regardais se dérouler le début de l’opération.
Dans le PC- Sécu, contigu au nôtre, les responsables de l’exercice s’activaient. Chaque stade était suivi à la lettre et les retours par téléphone de l’évolution de l’opération montraient que les ordres étaient bien respectés. La Jeanne pénétrait maintenant dans ce fumeux et mortellement dangereux nuage. Le grand moment arriverait bientôt : «exercice d’arrosage en pluie». A l’heure prévue, les pompes d’eau douce entrèrent en action et l’arrosage commença. Du haut en bas des superstructures, les buses vaporisaient l’eau qui coulait maintenant à flot sur les parois métalliques du bâtiment, les passes latérales du pont d’envol, les passavants et les plages avant et arrière. Depuis le PC élec nous ne pouvions pas voir le brouillard d’eau entourant le navire.
Par contre, j’ai eu l’occasion de voir une photo prise depuis un hélicoptère du bord. Impressionnant ! L’exercice cessa assez vite. Les réserves d’eau douce devaient être épuisées ? Rapidement nous nous aperçûmes du revers de la médaille : de nombreux courts-circuits apparaissaient dans les tableaux de contrôle. Dès l’ouverture des portes vers l’extérieur, les électriciens constatèrent les «dégâts»… L’eau douce, chargée du sel des embruns reçus sur le château et les ponts, avait pénétré dans les prises de courant, les lampes d’éclairage réparties sur les parois, en particulier du pont d’envol et des passavants.
Le démontage de ces appareils puis leur nettoyage à l’eau douce et leur séchage (heureusement le soleil des tropiques était là pour nous aider !) nous demanda…trois jours de boulot. Ce fut là l’occasion de refaire l’étanchéité des matériels exposés aux embruns ! A ma connaissance, il n’a plus été question de recommencer cet exercice. En tout cas, pas lors de la deuxième campagne que je fis avant la fin de mon engagement. Ce ne sont que de bons et merveilleux souvenirs. Près de soixante ans se sont écoulés depuis mais ils restent vivants dans ma mémoire