Le 11 mai 2013, un groupe d’anciens marins apposait une discrète plaque de 50 sur 40 cm en marbre blanc sur la façade du bar « Les cinq parties du monde », porte d’entrée de l’une des ruelles du « Petit Chicago » de la ville de Toulon. De par son emplacement, cette plaque toise l’Arsenal du port militaire.

Ni date, ni lieu, ni faits d’armes, le mystère plane… le comble pour un hommage public. A elle seule l’inscription interpelle et attise la curiosité: « A Miquette, des marins reconnaissants« . Ce qui est certain, c’est que la municipalité de Toulon n’y est pour rien et que la paternité de cette idée revient à un comité d’anciens marins « Le bar des choufs », qui tient un forum Internet réservé aux nostalgiques de la marine. C’est en 2009, durant un week-end entre membres, que le président de ce comité lança ce projet qui fut accepté à l’unanimité. Qui est donc cette Miquette, honorée par les anciens marins ? Eh bien cette Miquette est en fait Baya B… ,
une ancienne prostituée, appelée « La reine de la quéquette », qui fit le commerce de son charme durant 30 années de 1950 à 1980. Alors, pourquoi a t-elle droit à l’honneur d’une plaque et pas les autres ?
Il faut rappeler que, durant ces années d’après-guerre, ce fut l’âge d’or du quartier sulfureux de Toulon et, comme diraient certains, « c’était le bon temps ». Le cœur de la ville bat alors au rythme des marées de choufs qui débarquent par milliers à l’arsenal. Après plusieurs mois de mer, les permissionnaires déferlent dans les ruelles mal famées de la basse ville qui regorgent de bars à matelots, de restaurants et de « femmes d’expérience ». Plus de 300 prostituées travaillent dans la ville. La concurrence est rude et le prix des passes démarre à 5 francs. Miquette est une indépendante et n’ouvre que l’après-midi. Sa réputation la précède et tous les matelots savent où la trouver ; elle tapine passage des Riaux et dispose d’un appartement rue du chevalier Paul, au cœur du quartier Chicago.
Avec elle c’était différent car il n’y avait pas que l’acte sexuel, il y avait des petits plus qui lui faisaient préparer des petits déjeuners, recoudre un bouton ou encore consoler un marin n’ayant plus de nouvelles de sa petite amie. Certains disent : c’était une deuxième maman. Et sur Internet les témoignages abondent : » Ce n’est pas une plaque qu’elle mérite mais une statue », » Elle savait nous faire voir son attachement et son amitié et en retour elle avait toute la marine de Toulon avec elle ». Dans la bouche des marins, c’est la même image d’Epinal, mais tous ignorent son histoire, jusqu’à son nom. Baya B…, alias Miquette, n’a laissé que peu de témoins partager sa vie.
A presque 70 ans, Marco, son ex-mari, semble sorti tout droit des films de « gangsters » américains, avec ses tatouages sur les bras, sa chaîne en or autour du cou. Il se rappelle son premier amour comme si c’était hier : « Je l’ai rencontrée quand j’avais 19 ans; j’étais marin et elle avait le double de mon âge, elle travaillait déjà depuis plus de 10 ans. Elle était belle, mais elle ne se laissait pas faire avec son caractère de feu ». Baya est née à Alger en 1923. Elle arrive à Toulon au début des années 1950 et c’est dans les années 1960 que Marco épouse la reine de Chicago. Grièvement blessé en mer, il renonce à sa carrière dans la marine et, entre deux petits boulots à Chicago, il assiste Miquette dans sa tâche. Il y avait foule devant chez elle mais Marco assurait la sécurité de sa femme car il arrivait que des marins saouls deviennent violents. Cependant Miquette disait : « le plus dur dans mon métier ce n’est pas les hommes, mais c’est de monter et descendre les escaliers toute la journée ». La reine des quéquettes gagnait jusqu’à 3000 francs par jour mais elle était trop généreuse et dépensait le tout au resto, au café et dans de nouvelles robes. Les coups de colère de Miquette étaient aussi légendaires que sa générosité et le couple finit par se détruire. Marco la quitte.
Baya tiendra commerce jusque dans les années 1980. A presque 60 ans et 30 ans de tapin dans les jambes, elle raccroche. Dans la basse ville, les pompons rouges se font de plus en plus rares, les bars à matelots ferment les uns après les autres, Chicago périclite. Baya emménage dans une cité HLM et c’est là qu’elle commence sa deuxième vie ; elle se fait appeler Blanchette.
La vie devient dure car, comme toutes les prostituées, elle n’a jamais cotisé pour la retraite et survit avec le minimum vieillesse. Nadine, sa voisine de palier, raconte la déchéance de la reine de Chicago. Blanchette est diagnostiquée Alzheimer. Presque seule et désormais incapable de se gérer, elle est placée sous tutelle de l’État. C’est à ce moment-là que survient l’inauguration de la plaque. Personne n’a prévenu la reine car les anciens marins du « Bar des Choufs » n’ont pas imaginé que leur égérie était toujours en vie et c’est un ami qui, découvrant l’initiative dans les pages de Var Matin, lui relate l’inauguration. Fin mai 2013, les marins du « Bar des choufs » organisent une rencontre dans son HLM et offrent à leur deuxième maman un bouquet de roses. Ce jour-là Baya a 90 ans et ne prononce qu’une seule phrase : « Miquette, c’est moi ». Quelques semaines plus tard Baya quitte la cité HLM pour une maison de retraite à Aubagne.
Ce compte rendu a été possible grâce au hors série de juillet-août 2014 de la revue « Causette » mais également au site Youpress. Je tiens également à remercier madame Martine Guerry, adhérente de l’association qui, malgré sa présence au Gabon, a pu me procurer dans un court délai les photos sur Toulon que je lui réclamais. En moins de 48 heures j’avais les 2 photos souhaitées grâce à Didier Lacaze un ancien marin et ami toulonnais de Martine. Un exploit !
