Souvenirs par Jean-Jacques DUJARDIN : Vanille et nénuphar

Témoignages

Mardi 22 mars 1966 Diego Suarez

Après une journée de promenade dans Diego à la recherche de quelques endroits intéressants, nous décidons de terminer en choisissant d’aller guincher dans un endroit qu’un autochtone nous a conseillé : « Chez Jannot ». Cet établissement est un grand bar restaurant dont le patron sait trouver les occasions de faire des profits car il est mentionné sur la porte : « première consommation gratuite pour les marins de la Jeanne d’Arc ». On se demande même si le conseilleur qui nous a donné cette adresse n’était pas payé par le patron. L’établissement aux murs extérieurs délavés offre un intérieur guère plus présentable mais conforme aux habitations du pays.

Quelques ventilateurs dispersent les effluves de sueur, de bière et de cuisine qui se répandent en se mélangeant aux fumées bleutées de cigarettes. Il y a foule dans la grande salle, beaucoup de militaires, qu’ils soient marins ou légionnaires. Bien évidemment on y trouve des jeunes filles aimables payées pour faciliter les consommations, voire plus suivant les volontés de chacun. On y trouve aussi des jeunes filles des alentours, non payées par le patron, venues ici passer un bon moment. Mon copain Bernard et moi trouvons une table qu’il nous faut débarrasser avant de nous installer. Non loin, un vieux pick-up crachote des chansons à la mode de Johnny, François Deguelt, Guy Mardel… tout ce qui est à la mode à cette époque. Durant une demi-heure nous guinchons comme nous aimons le faire et, à peine sommes-nous revenus à notre table pour nous désaltérer, que deux jeunes Malgaches s’adressent à nous pour nous inviter à danser. Au premier abord, nous pensons avoir affaire à des jeunes femmes payées pour cela mais elles nous informent qu’elles viennent ici souvent pour se distraire et rien de plus. Ce sont deux sœurs, Claudia 22 ans et Camille 20 ans. Deux jolies Malgaches à la peau assez claire et aux yeux sombres. Assez grandes, elles ont une bien belle allure. Elles parlent un bon français, ce qui facilite les échanges. Dans les bras de Camille lors des slows, je détecte un parfum naturel fort plaisant et inconnu. C’est troublant et agréable à la fois.

Vers 23 h00 Claudia nous propose de nous emmener chez elle pour manger et finir la soirée. Sans hésitation nous quittons le bal et partons à pied dans les rues sombres de Diego, à peine éclairées par quelques vieux lampadaires et une lune qui fait le maximum pour nous ouvrir la voie. A peine 20 minutes plus tard, nous arrivons devant leur maison que nous découvrons après avoir emprunté un étroit chemin herbeux. Dans ce lieu il y a une grande concentration de constructions bricolées en bois. A l’intérieur de leur bâtisse, une seule pièce envahie par un indescriptible amoncellement d’objets divers. Au fond, 2 lits superposés cachés par un rideau bigarré. Nous sommes invités à nous asseoir sur un canapé qui n’est rien d’autre qu’une ancienne banquette arrière de voiture. Tout en nous parlant, elles se mettent à préparer un repas dont nous ignorons tout. Une chose est certaine, les odeurs de cuisine sont appétissantes. Pendant que nos demoiselles s’activent, nous promenons nos yeux dans tous les coins de cette « pièce » et, tout à coup, deux beaux lézards verts apparaissent en haut, entre le plafond et le rideau qui cache les lits : immobiles ils nous regardent

Bernard s’écrie : – Hé les filles, il y a deux gros lézards au plafond !

  • Oui, oui, ce n’est pas grave, ils font partie de la maison. Rassurez-vous les marins, ils ne vous mangeront pas !
  • ???
  • On les appelle Vanille et Nénuphar.

Naïfs, nous interrogeons : – ils ne mordent pas ?

  • Pas de risque, ces lézards ne mangent que des fruits et quelques insectes mais surtout pas des marins français.

Avec cette réponse, donnée sur le ton de la plaisanterie, nous comprenons que nous venons de nous ridiculiser avec nos questions.

En fait ce sont deux lézards « Grand Gecko » de couleur verte avec des parties rouges, d’une longueur d’environ 30 cm, lézards très fréquents dans le nord de l’île. Il paraît que ce sont deux mâles sympas et pas farouches. Nous en aurons la preuve durant le repas composé de poisson séché accompagné d’un riz blanc assaisonné à la mode malgache et préparé dans une sorte de wok. Pour déguster ce repas, nous sommes installés tous les quatre autour d’une table improvisée, constituée d’une ancienne porte en bois posée sur deux gros bidons en ferraille. Pendant ce repas original, Vanille et Nénuphar viennent nous rendre visite, n’hésitant pas nous grimper dessus pour quelques grains de riz. Voyant que cette familiarité ne semble pas nous convenir, Claudia ouvre un pot d’une compote maison qu’elle vide dans une assiette. Aussitôt les deux reptiles quittent nos cuisses et s’empressent de déguster la compote. Puis, sans rien attendre de plus, ils partent se promener dans les coins et recoins de cette demeure qu’à l’évidence ils connaissaient fort bien.

Lors de la conversation, nous avons appris que ces lézards étaient dans leur bâtisse depuis plus de trois ans. Inutile de dire que Vanille et Nénuphar furent les vedettes de cette soirée. Vers 2h30, nous quittons nos deux jeunes Malgaches qui, elles nous l’affirment, ont été heureuses de recevoir chez elles des marins français. Nous ne pouvions les quitter sans vouloir les dédommager pour le repas servi. Le refus fut clair et sans appel et je crois même que cette proposition, qui partait d’un bon sentiment, les vexa.

Après quelques explications sur la route à prendre pour retrouver la Jeanne, nous nous quittons avec deux doux baisers chacun.

Un super souvenir