
Le 4 décembre 1968, c’est à Paris que je signe un engagement de 3 ans dans la marine Nationale. Le départ pour le CFM Hourtin via Bordeaux se fait de la gare d’Austerlitz. La voiture de voyageurs où j’ai pris place, est occupée par un bon nombre de futurs marins. Tabac, belote, tarot font passer la nuit et de nouvelles relations se créent. Le lendemain matin, un car militaire assure la liaison entre la gare Saint Jean et le CFM. A l’arrivée, nous avons droit à la fouille, au coiffeur, à l’habillement militaire avec renvoi au domicile des vêtements civils. Cette première journée sous les drapeaux est bien occupée.
Du 5 décembre au 15 janvier 1969, je reçois une formation militaire marine de base avec respect de la discipline, matelotage, canotage sur le lac. Cette formation sera entrecoupée par une permission de 5 jours pour Noël.
Le 15 janvier c’est le départ pour l’école des marins électriciens et de sécurité de Cherbourg. Mon cours de BE dure un peu plus de 4 mois. A son issue, nous sommes 63 matelots brevetés. Nos vareuses vont désormais porter un galon rouge sur chaque manche ainsi que l’insigne de spécialité sur l’épaule gauche.
Le 27 mai, les 63 affectations ont été inscrites sur le grand tableau noir de notre salle de cours. Parmi elles, 3 affectations pour la Jeanne d’Arc. Demain il faudra choisir. Le choix se fait par ordre de classement, ce qui fait que le premier choisira parmi les 63 affectations et le dernier devra se contenter de celle qui reste.
Le soir dans la chambrée, si certains se taisent, d’autres animent la soirée et les commentaires vont bon train. «Un aviso, à Nouméa, super», «un escorteur à Brest, ça c’est la vraie marine», «une base à terre, comme cela je pourrais rentrer en perm», «la Jeanne, oui, mais la discipline ? 600 marins, des officiers élèves et des officiers partout, un bateau de fayots» …
Avant de m’engager, j’avais vu à la télé un reportage sur la Jeanne d’Arc. Je pensais alors qu’il n’y avait que des officiers et des officiers élèves sur le bateau. Et là, je découvre qu’il y a bien 3 places de matelots pour ce navire, c’est écrit sur le tableau noir. Alors, que faire ? Un petit bateau, «c’est plus humain, le pacha est certainement plus sympa», «un aviso dans les îles, Tahiti, les Vahinés», la Jeanne ,oui, mais si la discipline est comme à Hourtin… En fait, je passe une très mauvaise nuit.
28 mai, nous sommes tous réunis dans la salle de cours. Les officiers chefs de service et les officiers mariniers instructeurs sont présents sur l’estrade. Un second maître appelle les noms dans l’ordre des résultats et enregistre les affectations choisies.
1er du cours, matelot Faix, votre choix ? Il répond «Commandant Rivière». 2ème du cours, matelot Evrard, votre choix ? Je réponds « Jeanne d’Arc».
Les 2 autres places sur la Jeanne sont choisies par les matelots Le Gentil et Delmotte.
Le 2 juin 1969, nous embarquons tous les trois sur la Jeanne qui est de retour à Brest depuis quelques jours.
50 ans plus tard, je mesure pleinement ce que fut ce bon choix. A l’âge de 20 ans, j’ai vécu une expérience de vie extraordinaire avec 2 campagnes de 7 et 8 mois, environ 220 jours en mer par campagne, 2 tours du monde, une quarantaine d’escales mythiques comme le cap Horn… «Incroyable» est le mot qui revient encore dans ma tête quand je parle de cela et que je commente mes albums de campagne et mes photos en famille ou avec des amis.
Pour couronner l’ensemble, j’ai pu profiter de quelques lignes très importantes sur mon CV à mon retour dans la vie civile.
Oubliés Hourtin, le quart zéro à quatre, les rondes, les postes de combat, la peinture et les diverses corvées.
50 ans après, on ne garde que le meilleur.