
Pour la seconde fois nous nous retrouvions donc au Panama. Alors que la première escale s’était passée sans particularité, la seconde fut agrémentée par deux anecdotes que voici.
De sortie en ville en fin d’après- midi et à la recherche de l’objet introuvable, je fus accroché par un colosse noir, mesurant largement plus de deux têtes que moi. Dans un vieux français, très américanisé, il me demanda : « Bonjour, tu es raciste ??? » Stupéfait par cette
question imprévue, je mis un certain temps avant de répondre. Lui, toujours planté devant moi, me regardait avec de grands yeux et attendait. Je lui répondis enfin : « Non !!! pourquoi ?? » Il partit alors dans un rire immense dégageant toutes ses dents blanches. Je restai planté là, perplexe. J’allais reprendre mon chemin lorsqu’une musique retentit dans la rue, ce qui figea tout le monde. Sans comprendre ce qui se passait, je poursuivis ma route, quand la main du grand noir m’attrapa fermement le bras pour m’immobiliser. Il me fit signe que je devais saluer. Je m’exécutai sans savoir pourquoi. A la fin du morceau, il me dit : « il est 16h, c’est l’hymne national. Si tu ne veux pas saluer, tu dois te précipiter dans une boutique… ». Puis il reprit son grand rire en disparaissant dans la foule. De retour à bord, j’appris que tous les jours, à 16h, l’hymne national retentissait dans la rue et que tout le monde devait s’immobiliser, la police veillant au bon respect de la chose. Sans ce grand noir, j’aurais fait une belle boulette qui aurait pu me poser quelques problèmes avec la police locale, très présente dans ce pays. Merci donc à cet afro-américain, certainement originaire de Louisiane et pour qui le racisme était certainement un problème. Ma nationalité clairement exposée par ma tenue de marin l’avait peut-être un peu rassuré. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’il m’avait sauvé d’un problème avec les autorités locales,
Cette seconde anecdote va clore l’escale panaméenne.
Après la dernière sortie en ville avec mon copain Jacques, il fallait rejoindre le bord. Le centre ville étant assez loin du port où la Jeanne était amarrée, la marche à pied était de rigueur, ou le stop. La journée ayant été longue, nous optâmes pour cette deuxième option, d’autant qu‘avec notre tenue cela marchait assez bien. Ce fut encore le cas ce soir-là.
Un immense break américain, des années 60, s’arrêta. Un homme et une femme, tous les deux d’un certain âge, nous demandèrent où nous allions. Dans un anglais des plus approximatifs, j’essayai de leur faire comprendre que nous rentrions à bord, donc au port et ils nous invitèrent à monter. Nous nous installâmes donc au fond d’une luxueuse banquette de cuir, enveloppés d’un air conditionné fort agréable dans cette région du monde. Pour nous qui, en France, étions plutôt habitués à la simplicité de la « dedeuche

», c’était un luxe extrême. Mais notre étonnement n’allait pas s’arrêter là. Durant le trajet, on tenta de discuter de choses et d’autres, chacun faisant de gros efforts de
compréhension. Mon copain Jacques, ne comprenant pas l’anglais, me demandait continuellement de traduire, ce qui me compliquait la vie. Nous arrivâmes à l’approche des portes du port militaire. Je tentai de conseiller au chauffeur de bien vouloir nous déposer là, car, bien évidemment il ne pourrait pas entrer. Sans nous écouter, il s’approcha de la barrière et s’arrêta. Le planton se pencha à la portière pour regarder l’intérieur du véhicule, se redressa vivement, et, à notre grande stupéfaction, se mit au garde à vous, rigide, comme
savent si bien le faire les Marines américains. Etait-ce pour nous ? Sûrement pas. C’est alors que la dame se retourna vers nous avec un léger sourire et nous expliqua que son mari était le commandant de la base militaire et qu’il nous raccompagnait jusqu’à la coupée. Vous imaginez notre étonnement ! De fait, sans avoir rien eu à expliquer de notre emplacement dans le port, on vit apparaître devant nous la Jeanne. Sur la coupée on distingua un peu d’étonnement à voir une voiture civile s’arrêter là et deux simples marins en descendre. Nous remerciâmes profondément notre chauffeur et sa compagne en les saluant respectueusement. Lui répondit à notre salut et la dame eut un charmant sourire à notre égard. Là-haut, ils nous regardaient sans trop comprendre ce qui se passait. La voiture redémarra tranquillement dans le bruit feutré des grosses américaines. Avec mon copain Jacques, on resta quelques instants là, sans bouger, au pied de la coupée, encore étonnés par cette aventure. Quand nous fûmes à bord, l’Officier Marinier de garde nous demanda : « Pourquoi cette voiture ici et qui était-ce ?
», « le Commandant de la base » répondis-je. L’étonnement ne retomba pas car, dès le lendemain matin, le Bidel nous fit appeler pour connaître le fin mot de l’histoire. Nous a- t-il crus ? On ne le saura jamais : il nous renvoya sans un mot vers nos travaux respectifs.
La visite de la coque étant terminée, une décision était à prendre concernant la suite de la campagne : retour à Brest via le canal de Panama ou poursuite de la campagne avec une seule hélice ?
Durant ces années-là, les relations entre le président De Gaulle et le président Kennedy n’étaient pas au beau fixe. Il circulait alors, sur « Radio Coursive », que Kennedy refusait que La Jeanne retraverse le Canal (américain à cette époque), prétextant que tout bâtiment n’ayant pas ses entières capacités de navigation ne pouvait l’emprunter. Ce qui était notre cas.
Deux solutions restaient alors pour notre retour sur Brest : soit par le détroit de Magellan et les canaux de Patagonie, soit rejoindre Tokyo et poursuivre la campagne prévue. Pour ce dernier choix, il était alors nécessaire d’ajouter deux escales entre Balboa et Tokyo : Long Beach en Californie et Hawaï. Kennedy dut accepter ces escales, car c’est cette dernière solution qui fut retenue. Une escale prolongée à Hong- Kong a aussi été programmée pour une réparation, une nouvelle hélice devant venir de France.
Photo et dessin tirés du livre de la campagne