Souvenirs par Jean-Pierre REUMAUX : A la barre

Témoignages

Nous venions de quitter Callao de Lima pour rejoindre Pitcairn. Dix jours de mer s’offraient à nous durant cette campagne 1971/1972. Au cours de la navigation, j’eus la chance de croiser un lieutenant de vaisseau plutôt sympa. Je le saluai et il s’adressa à moi, secrétaire du BSI, pour me demander si le capitaine d’armes était dans son bureau. Je lui répondis négativement mais j’ajoutai qu’il devrait y être « incessamment sous peu ». Mon interlocuteur allait poursuivre son chemin quand je remarquai son nom sur son badge mais aussi les intonations de ses paroles qui me rappelaient mes origines du Nord ; je me risquai à lui demander si, par hasard, il ne serait pas, comme moi, du département du Nord. Effectivement, il était des environs de Lille et, en discutant plus longuement avec cet officier subalterne, je découvris que je connaissais fort bien son neveu, Bruno.

Profitant d’une occasion que je jugeais favorable, j’osais alors lui demander une faveur, celle de pouvoir visiter la passerelle. Sans hésiter il accepta et m’invita à venir le soir même le rejoindre car il y était de quart :

« Je serai à la passerelle de 20h00 à minuit », me dit-il.

Le soir venu et à l’heure dite, je me présentai à la passerelle et saluai tout le monde. Le lieutenant de vaisseau m’accueillit par un «Très bien vous êtes ponctuel ».

J’inspectai d’un regard circulaire cette passerelle puis, après quelques instants d’observation, le lieutenant me demanda mes premières impressions. Je lui répondis que c’était une très belle passerelle panoramique avec une excellente visibilité due aux très grands sabords. Néanmoins, je restais déçu car je ne voyais pas où se trouvait la barre, que j’imaginais d’une taille respectable vu la grandeur du navire. J’en fis la remarque au lieutenant qui se mit à sourire. Puis, me prenant par le bras, il m’emmena alors à l’arrière de la passerelle en m’expliquant que la barre était dissimulée derrière une cloison. J’en déduisis immédiatement que le barreur ne voyait ni la mer, ni la proue du navire.

Nous sommes entrés alors dans un réduit où se trouvaient un fauteuil dans lequel trônait mon copain basque Alvarez, un hublot permettant de tout contrôler et, bien sûr, le compas plus l’indicateur du cap, le tout sous une très faible lumière, navigation de nuit oblige. Le problème c’est que, même dans ce local, je ne voyais toujours pas la barre. Or, cette barre, que le lieutenant me montra, je ne pourrai pas l’oublier car elle était bien là ! Le lieutenant me montra alors une sorte de pupitre muni d’un petit bâton de la taille d’un stylo, à peine plus épais, surmonté d’un petit pommeau : « Voici la barre » me dit-il. Je restai sans voix ! Moi qui étais monté sur tant de navires, qui avais appris avec mon père à tenir un cap avec une très grande et superbe barre en bois sur les ferries datant de 1936, je ne pouvais imaginer que les barres modernes pouvaient ressembler à un si petit bâtonnet ! Entendant que j’avais appris avec mon père à tenir un cap, le lieutenant me demanda si je saurais toujours le tenir ? Je lui assurai qu’il n’y avait aucun problème, à la seule condition qu’on m’explique la manipulation de cette petite manette. Il annonça alors officiellement la relève de barre et m’invita à m’asseoir sur le fauteuil. Quel effet ! Il me donna alors les explications souhaitées avec les règles nécessaires et, croyez-moi si vous voulez, il me confia la conduite de la Jeanne d’Arc ! Me voilà donc parti à tenir cette barre durant une bonne demi-heure sous l’œil attentif de mon ami le quartier maître chef Alvarez. J’ai alors appliqué à la lettre les ordres de la passerelle « 15 degrés à gauche… etc. etc. »