
La campagne 1971/1972 a quitté Brest le 22 octobre 1971 pour y revenir le 18 mai 1972. Cette campagne fut celle qui compta le plus grand nombre d’escales (31) et un tour du monde sans passer par Suez. Jean-Pierre Reumaux, un conscrit aujourd’hui décédé, a fait cette campagne en tant que hallebardier affecté au BSI. Jean-Pierre a eu la bonne idée d’écrire cette aventure de 208 jours. Je vous livre aujourd’hui son vécu du retour à Brest le 18 mai 1972.
Les hélicoptères étaient alignés et saisis à l’avant du pont d’envol. Des petits avions et des hélicoptères, sans doute chargés de caméras, tournaient autour de nous dans le ciel de la mer d’Iroise.
Nous avons pénétré dans le Goulet et passé l’île Longue. De nombreuses embarcations de plaisance nous accompagnaient et nous escortaient de façon un peu désordonnée de chaque bord. Heureusement, de puissants zodiacs embarquant des fusiliers-marins les tenaient à distance et les forçaient à se maintenir plus au large. Personne ne bronchait.
Et nous voilà arrivés dans le port de Brest. L’accostage était prévu à 15h00 et, à l’heure précise avec une manœuvre pleine d’élégance, la Jeanne vint mourir sur le quai. L’équipage était au poste de bande et la garde d’honneur se tenait dans un alignement parfait sur le pont d’envol. Il fallait rester impassible et essayer de contenir notre émotion. Cela n’était pas facile. De plus, nos oreilles étaient attentives à toutes les diffusions envoyées d’une voix plutôt contenue. Seuls, nos yeux tentaient de voir, parmi les centaines de personnes attendant sur le quai, un visage connu.
Après un long coup de sirène, une clameur intense suivie d’une salve d’applaudissements monta de la foule. Tout ce bruit fut couvert par la Musique des Équipages de la Flotte qui nous accueillit de façon magistrale. La musique du bord répondit avec beaucoup de vigueur. Fanch’ était à poste avec son clairon bien briqué.
Un ponton supportant une coupée massive avait été installé sur le quai en vue de résister au flot des visiteurs qui, pour la plupart, fouleraient pour la première fois notre pont d’envol.

Puis, ce fut la dislocation de la garde d’honneur. Je remis en place pour la dernière fois ma hallebarde dans son sabot chez le commandant puis je me dirigeai vers la coupée pour accueillir mes parents qui étaient venus… sans ma fiancée…
Ce fut un immense bonheur de les retrouver après sept mois d’absence. Après les embrassades, je les emmenai visiter les lieux où j’avais vécu pendant plus de dix mois : Le BSI, le carré, mon poste 7.
Au détour d’une coursive, nous avons croisé le CSI (5 galons). Je lui présentai mes parents. Le pacha en second présenta ses hommages à ma mère, après quoi elle lui demanda de sa voix très «baronne» :
«- Alors Commandant, Jean-Pierre s’est-il bien comporté durant ce périple ?
– Chère madame Reumaux, Jean-Pierre a toujours été à la hauteur des évènements et parfaitement à l’aise à nos côtés parmi les plus hautes instances de ce monde.» Le tout dit avec un petit sourire qui en disait long. Mon père jubilait. Il avait tout compris. En quelques mots, le commandant avait résumé notre tour du monde, les escales, les rencontres, les nuits courtes et aussi le travail.
J’emmenai ensuite mes parents visiter les passerelles navigation et aviation d’où on avait une vue imprenable sur la plage avant et le pont d’envol et, après un rapide détour par les cuisines, nous avons terminé par mon poste 7.
Après tout cela, nous sommes descendus à terre. Les gabelous étaient nombreux au pied des coupées mais je ne craignais rien, j’étais clair.
Le repas ne fut pas triste. il y avait de nombreux camarades de la Jeanne dans le restaurant et l’ambiance était à la fête.
Le lendemain du retour de la Jeanne, je partis avec mes parents pour ma ville de Dunkerque pour une permission de huit jours.
Cette permission me parut bien courte, entre les visites à la famille et aux amis où il fallait à chaque fois répondre aux nombreuses questions sur l’exceptionnel périple que je venais de faire.
Huit jours plus tard, je regagnai la Jeanne pour terminer mon temps de service. Du travail m’attendait au BSI car il fallait s’occuper des débarquements mais aussi des embarquements. Un mois plus tard, l’aventure Jeanne d’Arc était terminée mais, quelle aventure !