Une page d’histoire : Les quelques secondes mouvementées du croiseur Jeanne d’Arc

Info et Histoire
1962 UNE PAGE D'HISTOIRE -2

par Jean-Jacques Dujardin

Au mois de décembre 1962, en se rendant de Balboa à Callao lors de son avant-dernière campagne, le croiseur Jeanne-d’Arc, placé sous les ordres du CV André Storelli, perd l’hélice tribord, suite à la rupture de son arbre. De retour à Balboa pour faire le bilan en bassin et après avoir déterminé les travaux nécessaires, le commandant reçoit l’ordre de poursuivre son tour du monde par le Pacifique Nord afin d’éviter la saison des cyclones du Pacifique Sud. Le commandant apprend qu’il devra rejoindre Hong-Kong où un arbre et une nouvelle hélice l’attendront. Le navire fait escale à Long Beach (Californie) puis rejoint Oahu dans l’archipel des Hawaï.

Le 4 février 1963, alors que la Jeanne vogue vers le Japon, la mer est de force 7 avec une houle d’Ouest et des creux de 7 à 8 mètres. Le vent d’Ouest, de force 5 à 6, rend la progression du navire difficile. L’unique machine bâbord tourne à 130 t/mn et la vitesse du bâtiment est estimée sur le fond à 4 nœuds mais, compte tenu de la force du vent et avec une seule ligne d’arbre, il arrive au navire de culer (marche arrière). Le coup de vent dure depuis vingt-quatre heures et, la veille, une ancre s’est dessaisie de son écubier. Le commandant, inquiet, passe la nuit sur son fauteuil. A l’aube de ce 4 février, le temps s’est très légèrement amélioré mais, à 9 h 47, à environ un demi-mille nautique, le commandant et ses hommes de passerelle voient arriver droit devant une grosse lame déferlante, juste devant une zone de  » calme relatif « . Le commandant ordonne aussitôt au barreur : « A gauche 25° » afin de présenter le bâtiment dans une meilleure position et de préserver l’unique hélice. La Jeanne abat d’une quinzaine de degrés, ce qui lui permet de prendre la lame par environ deux quarts tribord. La hauteur de la vague est évaluée à une quinzaine de mètres. Elle soulève le bâtiment en précipitant son abattée sur la gauche de telle sorte qu’il retombe dans le creux avec une pointe accusée de 15°environ et en se couchant à 30° sur bâbord. Afin de contrarier cette tendance et de ne pas tomber plus en travers des lames suivantes, le commandant ordonne : »zéro la barre » puis : « à droite 25° ».

Dans l’intervalle d’environ cent mètres qui sépare la première lame de la seconde, la Jeanne a le temps de revenir à peu près dans ses lignes d’eau mais elle est de nouveau couchée sur bâbord par une seconde terrible lame d’une hauteur estimée à 20 mètres, ce qui donne au bâtiment une gîte d’environ 35°. Au cours du franchissement de ces deux lames, la plage avant et la plage arrière ont été successivement submergées, la mer recouvrant les passavants du premier pont et l’eau atteignant, au moment du roulis extrême, le haut des cloisons. A peine le temps de comprendre, qu’une troisième lame, légèrement moins haute que les deux premières, redonne au bâtiment une gîte qui approche les 30°. La durée totale du franchissement de ces trois lames « scélérates » a été d’environ 30 secondes.

La manœuvre ordonnée par le commandant a permis d’éviter que le bâtiment ne prenne les lames en bout, ce qui aurait risqué de provoquer de sérieuses avaries à la passerelle et aux ponts supérieurs. D’autre part, la manœuvre a

évité de soumettre la coque à des efforts très importants, notamment si le bâtiment s’était trouvé « à cheval » sur une crête de lame.

Compte tenu de l’importance de l’évènement, les dégâts subis ont été mineurs, tant en ce qui concerne le matériel que le personnel. Il convient de préciser que la conserve, l’aviso-escorteur Victor Schoelcher, qui naviguait à la cape sur l’arrière du travers à environ deux milles nautiques, n’a pas eu à affronter les trois lames. Par contre, il a vu la Jeanne d’Arc disparaître totalement à trois reprises dans les creux de vagues.

Prenons connaissance du compte rendu d’un marin (dont le nom a été perdu) qui se trouvait à bord de l’AE Victor Schoelcher au moment de ces vagues scélérates.

« C’est au cours de cette traversée du Pacifique que j’ai essuyé le pire ouragan de ma carrière de marin. Il y avait des lames de 6 à 10 mètres de hauteur, le Schoelcher roulait d’un bord sur l’autre avec plus de 30° de gîte. La Jeanne dansait également à quelques nautiques devant nous. Il était plus impressionnant de la voir s’élever et s’effondrer à la vague que de ressentir les mouvements du Schoelcher. A l’arrivée à Tokyo les copains de la Jeanne étaient encore blancs  » Vous avez vu ce qui nous est arrivé ?  » Non, nous n’avions rien vu de particulier si ce n’est que la Jeanne dansait beaucoup. Il est apparu à tous, à la publication du rapport de mer (classé secret défense), que la Jeanne s’était trouvée devant un train de trois vagues gigantesques, véritable mur d’eau de plus de 20 mètres de haut et n’avait trouvé son salut que dans la maîtrise de son pacha ayant ordonné les bonnes manœuvres au bon moment.

A défaut explication, on peut admettre que ce train de lames est né d’un phénomène de résonance entre la houle et le vent.

Arrivé à Tokyo, le pacha fit aux officiers élèves un cours sur cet évènement mais sa conclusion fut des plus simples : « On ne sait pas ce qui a permis à la Jeanne d’Arc de s’en sortir ». Le pacha s’est montré bien modeste ; en effet, si la chance a eu sa part, elle n’aurait pas suffi à sauver le navire sans la maestria du commandant.

Les marins qui ont vécu cet épisode ne l’oublieront jamais.

Le commandant André Storelli est devenu major général de la Marine avant de terminer sa carrière comme chef d’état major de la Marine de 1970 à 1972. Il est décédé le 19 avril 2007 à l’âge de 96 ans.

L’ami Charlie Amara a vécu ces trois vagues puisqu’il se trouvait à bord en cette année 1963.

Ce rappel historique a pu être rédigé grâce au discours de Bernard Dujardin, vice-président de l’IFM, prononcé lors de l’éloge funèbre de monsieur Storelli mais aussi grâce au compte rendu rédigé à l’époque par le capitaine de frégate Frédéric Moreau, commandant en second de la Jeanne d’Arc.