Par Lionel Fromage
MURUROA
Mururoa est un des atolls du Pacifique ayant servi de base pour les séries d’essais nucléaires. En septembre 1966, le croiseur De Grasse était venu à Moruroa avec à son bord le Général de Gaulle. Le 11 septembre 1966, le Général déclencha le tir nucléaire nommé «Betelgeuse».

En juillet 1969, jeune marin de 21 ans sortant du cours de quartier-maître de ma spécialité, je suis affecté sur le bâtiment- base Maine.

Pour information, le MAINE ( A611) fait partie d’une série de cinq bâtiments appelés par nos soins «Escadre Blanche». Notre départ de Toulon est programmé et nos préparatifs vont bon train. Le jour tant attendu arrive.Nous quittons le port militaire de Toulon pour une traversée nous emmenant vers Mururoa, notre destination finale. Après une traversée classique et sans problème, nous franchissons la barrière de corail par une ouverture appelée «passe» et nous accostons à l’intérieur de l’atoll. Au premier abord le lieu est sauvage, un peu de végétation ici et là, mais en réalité c’est un vrai désert.
L’accueil ne fut pas extraordinaire, il faut dire qu’il n’y avait que des militaires : de l’armée de terre, de l’air, de la marine et de la légion étrangère, auxquels s’ajoutaient deux ou trois civils mais pas de personnel féminin, sauf une dame de la DIRCEN. Le décor «carte postale» qu’on aurait pu imaginer n’était pas au rendez-vous.

Afin de nous repérer dans ce monde lunaire, des noms stratégiques étaient donnés à différents points de l’atoll : Dindon, Denise, Martine et Kathie.
Nous savions que notre mission était d’emmener les directeurs et les ingénieurs de la DIRCEN (direction centrale des essais nucléaires) pour des expérimentations.
Ma première expérience d’un tir nucléaire eut lieu le 15 mai 1970. Tous les bâtiments militaires présents quittèrent l’atoll pour prendre leur position autour du dit atoll, dont mon navire Maine. Nous nous sommes positionnés entre 10 et 20 km au large de Mururoa, tout en tournant autour.
Je pus filmer cette première explosion sous ballon captif (1) car je me trouvais à la passerelle, avec pour seule sécurité de grosses lunettes noires pour me protéger de la luminosité. Dès que j’entendis le mot «FEU», je déclenchai ma caméra 8 mm. Une sacrée détonation se fit alors entendre, suivie d’un effet de chaleur dû à l’onde de choc. C’était pire que ce que j’avais pu imaginer !

Au bout d’un certain temps, je pus enlever mes grosses lunettes et mes yeux découvrirent l’étrange spectacle qu’est la construction d’un champignon avec sa longue queue blanche suivie de sa coupole encore en feu se formant et un mélange détonant qui continuait son office.
Deux légers anneaux blancs apparaissaient au- dessus. Comme mes camarades, je restais bouche- bée devant ce spectacle qui n’avait pas son pareil. Puis, nous aperçûmes deux longues traînées blanches dans le ciel : les fusées lancées par deux avions militaires (des Vautour je crois) afin de récupérer des données scientifiques sur la spectaculaire explosion qui avait envahi une partie du lagon. Puis, petit à petit, la clarté naturelle est revenue et le champignon se dispersa.
Avant de regagner son lieu d’amarrage, le point Kathie, notre navire devait subir un nettoyage de décontamination. Pour cela, les tuyaux d’arrosage prévus à cet effet ont été mis en fonction sur le bâtiment. C’était un grand nettoyage du navire avec de l’eau … du lagon.
Au bout de quelques heures d’arrosage, nous reçûmes l’ordre du retour.
Afin de mesurer plus précisément les possibles effets de cette explosion, des mannequins vêtus d’habits militaires ainsi qu’une future tourelle de navire avaient été mis sur l’atoll.
Le spectacle qui s’offrit à mes yeux laissait matière à réflexion car, en franchissant les passes, je pus apercevoir les mannequins et leurs tenues brûlés ainsi que la tourelle de bateau déformée. A cela s’ajoutait la calcination complète de la végétation. Il n’y avait plus de vie. Je ne parle pas du reste du lagon et notamment de l’eau …
Je me dois de signaler que nous avions un endroit décontaminé (paraît-il) pour nous baigner … en plein air !
Dix jours plus tard, lors du deuxième essai, j’étais avec mes camarades à l’arrière du bâtiment sur le passe tribord.

Nous étions accroupis, la tête dans les bras, dos tourné à l’explosion. Ce fut le même ressenti que la première fois, et toujours à la même distance, soit environ de 10 à 20 km au large de l’atoll.

A la mise à feu, nous sentîmes un effet de chaleur venir balayer notre chemisette grise sur le dos. Au bout d’un certain temps, on put regarder le champignon continuer son évolution, grimpant vers le ciel, avec des couleurs de feu. Lors de ces essais, le croiseur De Grasse, reconnaissable à son mât quadripode de plus de 50 m de hauteur, était venu à Mururoa.
Afin de ne pas perdre le contact avec la civilisation, tous les deux mois, nous quittions Mururoa à bord d’un C47 (moteur très bruyant) de l’armée de l’air pour nous rendre à Papeete (1200 km) durant une quinzaine de jours afin de nous oxygéner.
Sur l’atoll de Mururoa, nos passe-temps étaient la course sur la seule route du site (course interarmées), le football sur un terrain caillouteux et vraisemblablement à demi-contaminé. Il y avait bien évidemment la baignade et les parties de barbecue sur la rive d’en face avant de revenir à pied à travers cette lagune et sa végétation bien triste.

En trois mois, du 15 mai au 6 août 1970, j’ai assisté à six explosions nucléaires sous ballon à partir d’une barge et je peux affirmer que c’était un «spectacle» plus qu’impressionnant.
Je ne peux pas oublier ces moments-là, une année de ma vie… J’étais jeune, on servait la Nation, les risques encourus ne nous trottaient pas dans la tête car ils ne nous avaient pas été enseignés. Nous étions à l’époque de la course à l’arme nucléaire, ce qui ne suscitait pas d’interrogations particulières. Donc, au retour en métropole, mis à part la visite médicale classique de débarquement du Maine, je n’ai pas eu de contrôle médical spécifique. Je ne ferai point de commentaires là-dessus. Bien évidemment, des amis et collègues ont eu de très graves soucis de santé après cette affectation dans le Pacifique.
(1) L’énergie libérée par l’explosion d’une bombe atomique se mesure en kilotonnes (1KT = 1000 tonnes de TNT). La bombe était accrochée sous un ballon gonflé à l’hélium. Le ballon était disposé à quelques centaines de mètres de hauteur (entre 200 et 800 m en fonction de la force de la bombe) face au PEA (Poste d’Enregistrement Avancé).

Les tirs à partir des barges au sol s’étant révélés très polluants, les responsables du CEP ont cherché un moyen de réduire l’impact des essais. En effet, ces tirs créaient une boule de feu qui pouvait atteindre 500 mètres de rayon, ce qui détruisait les matériaux présents ainsi que l’eau du lagon et le peu de végétation. Si on arrivait à faire exploser l’engin à une hauteur supérieure au rayon d’action de la boule de feu, il y avait moins d’intensité sur le sol et l’eau, ce qui limitait les retombées radioactives. C’est donc ce qui explique l’utilisation des ballons captifs qui montaient la charge explosive à une altitude comprise entre 200 et 800 m.
